Renaissances, incantations et groove céleste : quand le spiritual jazz des 60’s souffle sur le jazz britannique d’aujourd’hui

25 avril 2026

Il y a dans le spiritual jazz des années 60, ce feu qui ne faiblit pas et qui, plus d’un demi-siècle plus tard, souffle encore sur la scène britannique comme un vent chaud chargé de prophéties, de rage, d’amour et d’audace. À chaque écoute, ce sont les incantations de Pharoah Sanders, les psalmodies cosmiques d’Alice Coltrane, ou les chants incandescents d’Archie Shepp, qui résonnent dans un club de Bristol, dans une cave de Peckham ou sur la scène tremblante du Total Refreshment Centre à Londres.

Comprendre l’influence du spiritual jazz des sixties sur la génération UK actuelle, c’est reconnaître qu’il ne s’agit pas d’un simple hommage, mais bien d’une transmission vivante, d’un héritage en pleine métamorphose, charriant luttes, aspirations, et soif de transcendance. Sous les doigts de Shabaka Hutchings, dans l’élan choral de la communauté Jazz re:freshed, ou dans la transe de Maisha, le dialogue avec les maîtres prend une nouvelle langue.

Le “spiritual jazz”, ce n’est pas un terme surgit de nulle part, mais le fruit d’une époque inséparable de son tumulte. L’Amérique noire des années 60, entre luttes pour les droits civiques, ferveur mystique et envie de secouer les chaînes. L’album A Love Supreme de John Coltrane fait office de point de départ mythique : c’est le manifeste d’un jazz tourné vers la quête intérieure. Rapidement, une myriade d’artistes s’engouffre dans cette brèche : Sun Ra et ses épopées interstellaires, Alice Coltrane et son approche cosmique du divin, Pharoah Sanders et ses volutes de saxophone comme des mantras, Gary Bartz, Albert Ayler…

Ce jazz brûle d’un double feu : spirituel et politique, libre et ancré dans l’histoire de l’Afrique, fusion des traditions africaines, du gospel, du free jazz, des musiques modales et des rythmes venus d’ailleurs. Ce sont des albums fondateurs, aujourd’hui réédités, samplés, sacralisés :

  • John Coltrane – A Love Supreme (1965)
  • Pharoah Sanders – Karma (1969)
  • Alice Coltrane – Journey in Satchidananda (1971, un peu après mais essentiel)
  • Albert Ayler – Spiritual Unity (1964)
  • Sun Ra – Atlantis (1969)

La spiritualité s’y exprime en dehors de toute orthodoxie, entre New Age, soufisme, chants afro-américains, et métaphysique spontanée. C’est une musique d’ouverture des mondes, de dialogues entre les continents, portée par d’immenses labels : Impulse!, Strata-East, Black Jazz Records.

Des années 90 à 2010, le jazz britannique était perçu — à tort — comme marginal, discret. Les projecteurs étaient ailleurs. Et puis, dans la dernière décennie, une nouvelle scène bouscule tout. Pourquoi ce boom soudain ? L’influence de la diaspora africaine, caribéenne, une jeunesse cosmopolite, mais surtout… une soif de reconnecter le jazz avec sa portée sacrée et communautaire.

À Londres, dans des enclaves foisonnantes comme Dalston ou Brixton, des collectifs émergent, renouant, d’instinct, avec le souffle spirituel qui anima les Américains des 60’s. Et ce ne sont pas (seulement) des nerds cultivant la rareté : c’est un retour au jazz comme force sociale, outil de résilience, cérémonie laïque et sauvage.

  • Jazz re:freshed : collectif et label, fer de lance du renouveau (source : Pitchfork, 2018)
  • Total Refreshment Centre : laboratoire londonien où les frontières explosent
  • Brownswood Recordings (le label de Gilles Peterson) : catalyseur de jeunes talents nourris au jazz spirituel

Le lien ? Une hybridation naturelle entre jazz, afrobeat, groove, transe. Mais aussi l’influence palpable du « grand répertoire spirituel », omniprésente chez les figures majeures comme Shabaka Hutchings, Nubya Garcia, ou Moses Boyd.

Techniques et codes communs

  • Improvisation-prière : Solos longs, narratives, où l’instrument devient voix collective. On retrouve cette esthétique chez Shabaka Hutchings (Sons of Kemet, Shabaka & The Ancestors), qui confie que son jeu s’est construit « dans la matrice Coltrane/Sanders » (MOJO, 2020).
  • Chant choral et polyrythmie : Utilisation de choeurs, de percussions multiples, dans la veine de Karma ou Journey in Satchidananda. Les compositions de Maisha ou The Comet is Coming suivent cette voie, fusionnant voix, handclaps et batteries en transe.
  • Mélange des codes : Puisage dans le folklore caribéen, nigérian, éthiopien (cf. Theon Cross, Kokoroko, Ezra Collective), au même titre que les 60’s intégraient chants indiens, raga ou tamboura (Alice Coltrane).
  • Structure cyclique et montée en intensité : Mouvements ascendants, crescendos, extases contrôlées — on retrouve cela dans « Your Queen Is A Reptile » (Sons of Kemet, 2018), direct héritier des cérémonies sonores de Pharoah Sanders.

L’engagement, moteur commun d’hier et d’aujourd’hui

Le spiritual jazz n’est pas seulement une esthétique sonore, c’est aussi une musique engagée, miroir de combats sociaux : du Black Power au Black Lives Matter, de la quête identitaire afro-américaine à la fierté diasporique britannique. Chez Gary Bartz ou Archie Shepp, la musique était manifeste, coup de poing.

Aujourd’hui, la scène UK revêt la même urgence, dans un contexte post-Brexit, post-« Windrush scandal », où la jeunesse noire exprime identité et ≠ (in)visibilité. Les titres de Sons of Kemet (« My Queen is Ada Eastman », Nobuya Garcia ou Zara McFarlane vibrent de ce même élan, convoquant ancêtres et héros du quotidien.

Artiste/Collectif (UK) Élément hérité du spiritual jazz Référence US 60's
Shabaka Hutchings Improvisations longues, chants de transe, engagement social Pharoah Sanders, John Coltrane
Maisha Orchestration cosmique et percussions multiples Alice Coltrane, Sun Ra
The Comet is Coming Spiritualité cosmique, groove psychédélique Sun Ra
Kokoroko Fusions afrobeat / jazz, chant choral Byard Lancaster, Hugh Masekela (période fusion + spiritual)
  • Sons Of Kemet – Your Queen Is A Reptile (Impulse!, 2018)
  • Maisha – There Is A Place (Brownswood, 2018)
  • Nubya Garcia – Source (Concord, 2020)
  • The Comet Is Coming – Trust In The Lifeforce Of The Deep Mystery (Impulse!, 2019)
  • Kokoroko – Could We Be More (Brownswood, 2022)

Ces disques, encensés par la presse (The Guardian, Jazzwise, Downbeat), ont ouvert de nouvelles voies et conforté le UK jazz à l’avant-garde mondiale. Du label Impulse! (le même que Coltrane et Sanders à l’époque) à la volonté de tisser récit collectif et quête intérieure, le passage de témoin est flagrant : la maison fondée sur le spiritual jazz, nourrie d’engagement et de transcendance, celles et ceux qui font danser et penser l’Angleterre aujourd’hui l’ont rebâtie à leur image.

Si la vitalité du jazz britannique explose autant, c’est parce que le spiritual jazz n’est pas un mausolée : il respire, il murmure, il s’époumone. Les jeunes pousses londoniennes ne cherchent pas à “faire comme autrefois”, elles revisitent le passé pour bâtir des présents indociles et ouverts, où se rencontrent electronica, rap, spoken word, et scansion poétique.

Le retour du vinyle, les rééditions Strata-East ou Black Jazz (voir les catalogues de Jazzman Records ou Light in the Attic), l’importance des DJs-archéologues et la scène live exubérante créent une boucle entre générations. La spiritualité prend mille formes : méditative, politique, dansante, toujours émancipatrice.

Ce souffle, vécu sur scène et en studio, relie les failles de l’histoire, panse des blessures, et offre cet espace-temps unique où le jazz, au Royaume-Uni comme dans le New York de 1967, n’a rien perdu de son pouvoir prophétique et rassembleur.