Jazz contemporain : ces courants historiques qui renaissent et électrisent le présent

6 novembre 2025

Dans cette époque où chaque playlist se veut un voyage, le spiritual jazz réapparaît tel un phare. Poussé par les utopies de Coltrane, Pharoah Sanders ou encore Alice Coltrane dans les 60s-70s, il mêlait transcendance, improvisations déliées, instruments traditionnels africains ou indiens, textures méditatives. Aujourd’hui ? Son souffle hante les scènes les plus vibrantes. L’album The Epic (2015) de Kamasi Washington a donné le ton — véritable manifeste d’une génération qui veut croire que le jazz peut encore porter les rêves et les blessures de notre temps.

  • Kamasi Washington multiplie les références à l’œuvre de Coltrane, avec une dimension cosmique et orchestrale, rallongeant parfois les morceaux au-delà du quart d’heure – audace rare dans l’industrie actuelle (cf. The New York Times, 2015).
  • Shabaka Hutchings, via Sons of Kemet ou Shabaka and the Ancestors, réactive les cycles rythmiques ancestraux, infusant la transe dans les clubs londoniens, avec des albums comme Your Queen Is a Reptile (2018).
  • Sélène Saint-Aimé, contrebassiste et chanteuse, explore la créolité, le chant, les percussions de la Caraïbe, au croisement de la quête spirituelle et du jazz modal — saluée à la fois par Télérama et Jazz Magazine en 2020.

Autant d’artistes qui prouvent l’actualité brûlante du message d’élévation, de communion universelle, véhiculé par les géants du spiritual jazz.

Qui a dit que le swing appartenait au passé ? De Chicago à Londres, le jazz qui fait danser connaît un regain d’intérêt fulgurant. Appuyé par le boom de la scène électroswing, mais aussi par la mode du Lindy Hop chez les trentenaires urbains (l’Association Française de Lindy Hop a vu ses adhérents augmenter de 40% entre 2015 et 2022, source : Lindyhop France), la pulsation fédératrice du swing envahit les clubs.

  • Des musiciens comme Ray Gelato ou Branchez Swing perpétuent un répertoire vintage, mais avec l’énergie débridée des raves électroniques modernes.
  • La jeune scène New Yorkaise, de Benny Benack III à Jonathan Michel, revisite les standards du Great American Songbook, invitant des rappeurs ou DJs à croiser le fer avec les sections de cuivres.
  • Des soirées comme les “Hot Sugar Band Ball” (Paris, La Bellevilloise), affichent complet chaque semaine, attirant des danseurs du monde entier (source : Hot Sugar Band).

Le swing est donc bien plus qu’une nostalgie : il est une matière vivante, qui se déploie grâce à la rencontre avec les musiques électroniques, le hip-hop, et le goût du collectif.

Impossible d’ignorer le retour en grâce du hard-bop, ce courant né dans les 50s sous la houlette d’Art Blakey, Horace Silver ou les “Jazz Messengers”, venu injecter du blues et du gospel dans la modernité du bebop. Aujourd’hui, il n’est pas rare d’entendre un riff nerveux de Joe Henderson ressurgir au détour d’un set, ou la sophistication harmonique d’Herbie Hancock revisitée à coups de samples MPC.

On assiste aussi à une nouvelle virtuosité collective, portée par des musiciens qui réhabilitent le “groove” et le “jeu ensemble”, refusant l’hiver glacial du jazz cérébral.

  • Christian Scott aTunde Adjuah (une dizaine de disques en 15 ans) injecte les rythmes du second line de la Nouvelle-Orléans dans une structure hard-bop, ouvrant à toutes les hybridations – voir son album Stretch Music (2015), salué dans DownBeat et Jazzwise.
  • Melissa Aldana, saxophoniste chilienne, lauréate du Thelonious Monk Competition, incarne ce renouveau du jazz post-bop international, avec un sens tranchant du groove hérité de Joe Henderson.
  • Collectif Jazz re:freshed à Londres : label, club et incubateur qui propulse une jeune garde nourrie de hard-bop, de broken beat et de musiques noires britanniques, à suivre sur jazzrefreshed.com.

Ce retour a été salué par la presse anglo-saxonne, à l’image du Guardian qui situe la “British Jazz Explosion” comme un prolongement direct du hard-bop, version 2020.

Humph ! On peut dire qu’on l’avait presque oublié, ce free jazz volcanique qui, sous les coups d’Ornette Coleman et Albert Ayler, a libéré l’impro de toutes les polices harmoniques. Eh bien il flambe à nouveau sous les doigts d’une génération qui refuse les carcans autoritaires du marché.

  • La scène d’Amsterdam (Bimhuis, Instant Composers Pool) continue à inventer un jazz hors-pistes, vivant, porté par Han Bennink ou Michael Moore.
  • À New York, le club The Stone (fondé par John Zorn) fait salle comble chaque semaine avec des programmes où se croisent Arto Lindsay, Sylvie Courvoisier ou Tyshawn Sorey.
  • En France, la mouvance des Tricollectif (Orléans) ou Onze Heures Onze (Paris) propose une écriture collective, sur le fil du free et des musiques improvisées contemporaines (écouter l’album L’enfant de Théo Ceccaldi, 2017).

Le free aujourd’hui s’amalgame volontiers aux musiques électroniques, bruitistes, au hip-hop expérimental ou même au slam, à l’instar de Moor Mother (NPR, “Jazz is Black”, 2022).

Personne n’a oublié la secousse Miles Davis/Herbie Hancock/Weather Report dans les années 70. Synthés, groove électrique, breakbeats survoltés. Cette hybridation, longtemps méprisée par certains “purs” du jazz, est partout dans le contemporain.

  • À Los Angeles, la “fusion renaissance” passe par Robert Glasper (qui affichait 112,5 millions de streams sur Spotify en 2023 selon Billboard), ou le collectif de Thundercat et Flying Lotus (Brainfeeder), qui mêlent jazz, funk, hip-hop, électro (l’album Drunk, 2017, a dépassé le disque d’or).
  • À Londres, Ezra Collective ou Yussef Dayes fusionnent afrobeat, jazz rugueux et basses dub, faisant salle comble à Glastonbury ou à l’Olympia. Le magazine MOJO note que leur approche “donne au jazz la fraîcheur d’un freestyle de grime”.
  • En France, Emile Londonien et Gogo Penguin (Manchester) sont la preuve vivante d’un jazz qui sample aussi bien Aphex Twin que McCoy Tyner.

C’est peut-être dans cette veine fusion, pétrie d'éclectisme, que le jazz contemporain a su conquérir le jeune public, comme en témoigne le Jazz Re:Found Festival en Italie, dont 60% des spectateurs ont moins de 35 ans (donnée 2023).

Enfin, impossible de taire la spectaculaire résurgence du jazz chanté. Si Ella, Billie ou Sarah inspirent toujours, le jazz vocal s’enrichit d’esthétiques pop, spoken word, gospel ou chanson.

  • Cécile McLorin Salvant (gagnante de 3 Grammy Awards depuis 2016) réinvente le répertoire, abordant parfois le français, la chanson créole, la narration presque théâtrale.
  • Les albums de José James ou Jazzmeia Horn mêlent R’n’B, hip-hop, jazz classique, dans une tradition déjà esquissée par Al Jarreau ou Cassandra Wilson, mais avec une patine très XXIe siècle.
  • En France, la relève passe par Camille Bertault, qui s’illustre par son usage virtuose du scat et de l’impro harmonique, tout en flirtant avec la pop (album Le tigre, 2022).

Spotify annonce une hausse de 48% des écoutes de playlists “vocal jazz” entre 2020 et 2023 (source : Spotify Wrapped, 2023), tandis que ces artistes squattent les top charts du jazz tout en multipliant les collaborations mainstream.

Qu’est-ce que nous disent ces retours multiples ? Rien d’une nostalgie sèche, tout d’une créativité fractale. Le jazz du XXIe siècle se réapproprie son histoire pour mieux la détourner, la chambouler, la célébrer. Il n’hésite pas à injecter le swing ou le hard-bop dans la drum’n’bass, à convoquer spirituelles et free forms dans une même nuit, à faire vibrer la vieille note bleue sous tous les codes du présent.

Une nouvelle génération entend être à l’écoute des anciens sans se contenter d’un passé sous vitrine — creuset permanent, toujours en mouvement, prêt à se parer des habits du gospel, de l’afrobeat, du rock et du hip-hop. L’histoire du jazz n’est donc ni un musée, ni un parti pris d’authenticité, mais une aventure collective, joyeuse, peuplée d’accidents magnifiques et de boucles infinies. De quoi donner envie de (re)découvrir, depuis son salon ou en club, la vitalité des grands courants historiques — et la façon dont, dans le souffle d’un sax ou le rebond d’une basse, ils illuminent encore le jazz d’aujourd’hui.