Jazz & rythmes brésiliens : la rencontre magnétique de deux langues du groove

28 septembre 2025

C’est une évidence, mais elle étonne toujours à la première écoute : un saxophone jazz qui glisse sur une bossa nova, une batterie qui lance la samba, un piano voilé d’accords sophistiqués à la Bill Evans. Le jazz et les rythmiques brésiliennes vibrent ensemble, comme si l’un était l’écho de l’autre. Derrière cette alchimie, il y a une histoire profonde de dialogues, d’exils, de transatlantiques et de rencontres inopinées sous le soleil de Copacabana comme dans les clubs enfumés de New York.

Pourtant, rien ne semblait écrire d’avance cette idylle : d’un côté, le jazz né dans la chaleur moite de La Nouvelle-Orléans, brassant Afrique, Europe et rêve américain ; de l’autre, le Brésil, creuset des cultures indigènes, africaines et portugaises, où les tambours parlaient avant les mots. Mais dès les années 1940 et 1950, ces deux musiques se sont découvertes, pour ne plus jamais se quitter.

D’accord, mais pourquoi ce mariage est-il aussi fécond ? Il faut descendre au cœur des structures rythmiques. Le jazz se nourrit du swing, cette manière d’accentuer les temps faibles, de faire « rebondir » la musique. Côté brésilien, impossible de passer outre la syncope, notamment dans la samba, la bossa nova ou le baião. Or, jazz et musiques brésiliennes partagent ce goût du décentrement, de l’ambiguïté rythmique.

  • La samba (née à Rio, festive et populaire) repose sur la polyrythmie, avec la fameuse "clave" en 2/4, les frottements entre surdo, caixa, tamborim…
  • La bossa nova (popularisée à la fin des années 1950) ralentit la samba, la Polynise, et la teinte d’harmonies jazzy.
  • Le jazz – et particulièrement le hard bop ou le cool jazz – partage ce goût de la subdivision du temps et de la surprise permanente.

Le croisement des accents (la « contracter et relâcher » expérience propre au swing comme à la samba), rend leur fusion « naturelle » à l’oreille, bien plus qu’avec d’autres musiques occidentales. Le batteur américain Max Roach disait lui-même dans DownBeat en 1962 : « La première fois que j’ai entendu João Gilberto jouer, j’ai eu l’impression d’entendre du jazz sur la plage. Le rythme était le même, la couleur différente. »

Ce n’est pas qu’une histoire de rythme. Les harmonies brésiliennes s’inspirent du jazz plus qu’on ne l’imagine – et parfois, l’inverse. À partir des années 1950, des musiciens comme Tom Jobim ou João Donato s’abreuvent du cool jazz californien (Chet Baker, Gerry Mulligan, etc.), eux-mêmes fascinés par les harmonies modales et les enrichissements d’accords.

On retrouve dans la bossa ces accords de 7ème majeure, 13ème, ces dissonances voluptueuses que Bill Evans chérissait. Le standard « Garota de Ipanema », entonné la première fois en 1962 à Rio, ne doit rien au hasard : Jobim avouait puiser son inspiration aussi bien chez Debussy que chez les pianistes de jazz new-yorkais.

  • L’usage des cadences II-V-I (classiques du jazz) irrigue quantité de morceaux brésiliens.
  • Le travail du voicing (disposition des notes dans les accords) est devenu une marque de fabrique des pianistes et guitaristes de bossa nova.

Ainsi, jazzmen et brésiliens se sont vite compris, se retrouvant « dans la même pièce » sans même se parler la même langue.

Rencontres au sommet

  • En 1962, l’album Jazz Samba de Stan Getz et Charlie Byrd devient le premier album instrumental à dominer le top 20 américain depuis Benny Goodman. C’est un choc : "Desafinado" devient un tube inattendu aux États-Unis (Billboard).
  • La même année, João Gilberto et Tom Jobim enregistrent aux côtés de Stan Getz l’album mythique Getz/Gilberto, dont le morceau "The Girl from Ipanema" (chanté par Astrud Gilberto) s’écoule à plus de 5 millions d’exemplaires à travers le monde (Rolling Stone).
  • Des festivals comme le North Sea Jazz Festival (Pays-Bas) et le Montreux Jazz Festival accueillent chaque année des projets fusion jazz-brésilien – le genre s’est démocratisé dans plus de 60 pays selon UNESCO Jazz Day.
  • En 2001, le Brésil a été le deuxième pays étranger le plus joué sur les radios de jazz américaines, juste après le Royaume-Uni (source : Nielsen Music).

Figures hybrides

  • Le pianiste Hermeto Pascoal, « sorcier blanc du Brésil », a enregistré avec Weather Report ou Miles Davis (qui le surnommait « le plus impressionnant des musiciens vivants » – NPR, 1987).
  • Des labels cultes comme CTI Records multiplient, de 1969 à 1975, les collaborations avec des brésiliens : Eumir Deodato, Airto Moreira, Flora Purim…
  • Plus récemment, des artistes comme Esperanza Spalding ou Robert Glasper samplent ou collaborent régulièrement avec des percussionnistes brésiliens – symbolisant ce dialogue sans fin.

Mais ce qui soude vraiment jazz et musique brésilienne, c’est une certaine philosophie de l’instant, un goût de l’improvisation. Dans la samba, « l’école de batterie » (la bateria de bloco) improvise souvent sur des motifs, créant un effet d’annonce ou de réponse au public ; le jazz quant à lui vit de la liberté, du solo impossible à rejouer à l’identique.

La bossa nova, plus introspective, accorde plus de place à la chanson structurée, mais elle ouvre toujours des fenêtres à l’impro – Gilberto Gil ou Caetano Veloso, piliers du mouvement tropicaliste, affectionnent ces emprunts jazz. De fait :

  • L’anthropologue Hermano Vianna estime que 70 % des musiciens de samba et bossa des années 1960-1970 à Rio ont fait des jams avec des jazzmen américains en visite.
  • Les racines africaines communes expliquent en partie cette facilité à « converser » musicalement, passant d’un chant à une improvisation sans frontière.

Finalement, si le jazz accueille si spontanément les rythmiques brésiliennes, c’est aussi parce qu’il épouse une même vision du monde : une culture vivante, tournée vers la mixité, l’emprunt, le respect de la tradition autant que la déconstruction.

  • La tension entre ordre (la structure du morceau) et chaos (l’improvisation, la syncope) se retrouve dans les deux musiques.
  • Cette fusion parle d’ouverture et de réinvention perpétuelle, valeurs au cœur de la création musicale contemporaine.
  • Les deux styles n’ont jamais cessé de se métisser : aujourd’hui, la scène jazz brésilienne ne craint pas l’électro (cf. Hermeto Pascoal & groupe O Terno), comme la scène jazz mondiale ne craint plus d’inviter le cavaquinho, la cuíca ou la guitare 7 cordes.

À l’heure où tout semble segmenté, écouter Tom Jobim, Stan Getz, ou Oscar Castro-Neves, c’est goûter une liberté, un flux, une émotion vivante qui ignore les frontières. Le jazz et les rythmiques brésiliennes n’ont rien figé, et c’est bien pour ça qu’on a encore envie d’y plonger, disque après disque, nuit après nuit.

  • “Desafinado” – Stan Getz & João Gilberto (1962)
  • “Wave” – Antonio Carlos Jobim (1967)
  • “Berimbau” – Baden Powell & Vinicius de Moraes (1966)
  • “Casa Forte” – Edu Lobo (1970)
  • “Frevo de Orfeu” – Hermeto Pascoal (1972)
  • “Agua de Beber” – Astrud Gilberto (1965)
  • “Mas Que Nada” – Sergio Mendes & Brasil ’66 (1966)
  • “Samba de uma nota só” – João Donato (1962)
  • “Bossa Nova : The Story of the Brazilian Music That Seduced the World” – Ruy Castro (édition A Capella Books)
  • Jazz Samba : Brazilian Music in the United States (Smithsonian Folkways Magazine, volume 20, 2011)
  • DownBeat Magazine, archives 1962-1967 sur la Bossa aux USA
  • NPR.org, portraits des grandes figures du jazz brésilien
  • UNESCO International Jazz Day : rapports sur les échanges musicaux mondiaux