Quand la mer Caraïbe infuse le jazz d’aujourd’hui

22 septembre 2025

Port Royal, La Havane, Basse-Terre, La Nouvelle-Orléans : quatre ports, quatre mondes, une même histoire enfouie dans les failles des océans. Le jazz et les Caraïbes, c’est la rencontre de deux vibrations telluriques. Dès la naissance du jazz au début du XX siècle, le va-et-vient entre les îles et les États-Unis trace une diagonale culturelle. On a longtemps insisté sur le vaudou et le blues, sur Congo Square et les fanfares créoles. Mais derrière le swing, il y a l’Afrique, et entre l’Afrique et l’Amérique, il y a la mer des Caraïbes, archipel de brassages.

On ignore souvent que plus de 200 000 travailleurs caribéens migrent vers La Nouvelle-Orléans entre 1800 et 1860, surtout après la révolution haïtienne. Parmi eux : créoles libres, anciens esclaves, musiciens, artisans - des porteurs de tambours, de danses, de prières syncrétiques. C’est de ce creuset qu’émerge une rythmique nouvelle, où la habanera et le calypso se mêlent au ragtime naissant (voir : Ned Sublette, The World That Made New Orleans).

Ce qui frappe d’abord, c’est l’irrésistible attrait des polyrythmies caribéennes. Le clave, ce motif binaire ou ternaire jouant avec la tension et la détente, irrigue la musique cubaine et sème son ADN partout. Un motif repris dans tant de standards – de “Caravan” à “Tin Tin Deo”, de Dizzy Gillespie à Michel Camilo.

Mais la Caraïbe, ce sont cent îles et presque autant de grooves. Entre les battements du bèlè en Martinique, les syncopes du gwo ka en Guadeloupe, ou la transe du méringue haïtien, chaque pulsation tisse des alliances discrètes avec le jazz. Les percussions y deviennent langage : la batterie de Max Roach se pare parfois des cascades du tambouyé antillais, et Steve Coleman cite les tambouyés Bèlè de Sainte-Marie dans ses interviews (France Musique).

  • Le rythme binaire de la biguine martiniquaise structure certains morceaux du hard bop new-yorkais.
  • Le compas haïtien, inventé par Nemours Jean-Baptiste dans les années 1950, sera samplé, repris, recomposé, de la salsa new-yorkaise aux jams du Brooklyn contemporain.
  • Le calypso trinidadien traverse les standards, notamment via Sonny Rollins et son éternel “St. Thomas”.

C’est une histoire de ponts. Les pionniers du jazz ne s’y trompent pas : Jelly Roll Morton confesse en 1938 que “le Spanish tinge doit toujours être-là, que ce soit dans le ragtime ou le jazz” (Library of Congress). C’est son langage pour parler de cette pulsation venue de Cuba, de Porto Rico, d’Haïti. Plus tard, Mario Bauzá et Machito jettent un pont entre mambo et bebop à New York. Dizzy Gillespie, touché par Chano Pozo, imagine un nouveau jazz afro-cubain avec “Manteca” dès 1947.

On oublie souvent la part prise par les Antillais dans cette histoire. Ernest Léardée, clarinettiste martiniquais, impose la biguine en métropole dans les années 1930, et plus tard, le trompettiste Alain Jean-Marie mêle avec grâce le bèlè et le swing dans “Biguine Reflections”. Les musiciens caribéens trouvaient aussi leur place à Harlem, comme le saxophoniste saxophoniste Sonny Stitt (fils de Barbadiens) ou Wynton Marsalis, héritier d’ancêtres haïtiens.

Aujourd’hui, le flambeau est bien vivant. Des albums comme Creole Soul du trompettiste trinidadien Etienne Charles proposent un jazz caribéen du XXI siècle, métissant tradition et modernité. Les collectifs anglais Steam Down et Kokoroko, au cœur de la renaissance jazz de Londres, puisent dans les rythmes caribéens et africains, modelant de nouvelles textures dans le jazz d’aujourd’hui (The Guardian).

Depuis les années 1990, la mondialisation accélère le dialogue. Des festivals comme le Saint Lucia Jazz Festival ou le Martinique Jazz Festival sont devenus des laboratoires où dialoguent artistes afro-américains et caribéens. Le projet Caribbean Jazz Project, initié par Dave Samuels, fonde une esthétique hybride, multipliant les collaborations entre vibraphonistes américains et percussionnistes portoricains (Paoli Mejías), saxophonistes cubains (Yosvany Terry) et pianistes de Guadeloupe (Grégory Privat).

En France, le label Aztec Musique et le travail du Sirius Jazz Band facilitent la découverte d’artistes caribéens, tandis qu’aux États-Unis, le jazz caribéen prend une dimension politique : le saxophoniste Jacques Schwarz-Bart (fils de l’écrivain Simone Schwarz-Bart) fait dialoguer Gwo Ka, jazz modal et chants traditionnels, notamment dans son album Sone Ka-La. Ces interactions donnent naissance à toute une nouvelle scène où la narration créole circule – la preuve avec le succès international de la chanteuse Cécile McLorin Salvant, originaire d’Haïti par sa mère.

  • Polyrythmies démultipliées : Le recours massif à la syncope caribéenne a bousculé l’approche rythmique du jazz moderne. Robert Glasper ou Christian Scott aTunde Adjuah ne cachent plus l’influence des caribéens dans l’éclectisme de leurs grooves.
  • Mise en avant de l’oralité et des langues créoles : Pensez à Mélissa Laveaux ou à David Murray et ses albums "Creole", qui rapatrient dans le jazz la poésie et la langue créole, questionnant l’hégémonie anglophone.
  • Hybridation à tous les niveaux : Les sonorités caribéennes sont aujourd’hui convoquées pour renouveler l’identité sonore même du jazz. Electro, hip-hop, dub, afro-house ou r’n’b viennent se mêler aux jazz clubs parisien (collectif Chassol, Anthony Joseph, Erik Pedurand).
  • Valorisation de la transe et de l’improvisation collective : Héritée du tambour Ka ou des processions vaudoues, elle resurgit sur disque comme en live : chez KOKOROKO à Londres, ou dans les explorations jazz-futuristes de Sons of Kemet.

Selon une étude publiée dans The Jazz Journal en 2022, près de 17% des musiciens interrogés sur la scène jazz britannique citent explicitement les musiques caribéennes – reggae, calypso, ska, gwo ka – comme leur première source d’inspiration après les standards américains.

Il ne s’agit pas seulement d’héritage, mais d’un moteur. “Nous ne ramenons pas le tambour au jazz, nous emmenons le jazz vers le tambour”, disait récemment le percussionniste guadeloupéen Sonny Troupé (France Musique).

Pour celles et ceux qui souhaitent plonger dans cet océan de grooves, voici une sélection d’albums clefs à (re)découvrir :

  • Dizzy Gillespie & Chano Pozo – “Manteca” : la matrice afro-cubaine du jazz moderne.
  • Ernest Léardée – “La biguine à Paris” : la rencontre entre Paris et la Martinique dans les années 30.
  • Alain Jean-Marie – “Biguine Reflections” : jazz antillais lumineux, tout en subtilité.
  • Sons of Kemet – “Your Queen is a Reptile” : jazz-libre embrasé de créolité londonienne.
  • Etienne Charles – “Creole Soul” : le grand retour du calypso version post-bop.
  • Jacques Schwarz-Bart – “Sone Ka-La” : chant profond du gwo ka, jazz modal incandescent.
  • Grégory Privat – “Soley” : l’ombre et la lumière de la créolité guadeloupéenne au piano.
  • Cécile McLorin Salvant – “Ghost Song” : jazz vocal puissamment habité par l’héritage haïtien.

Le jazz moderne ne s’écrit plus seulement à New York ou Chicago : aujourd’hui, il se danse, il s’improvise, il se réinvente à Trinidad, Pointe-à-Pitre, Kingston, Londres ou Paris. Les musiques caribéennes n’y sont pas une simple “couleur exotique” ; elles forment désormais une part essentielle de la grammaire du jazz.

Au fond, ce sont les flux, les migrations et les envies d’ailleurs qui tiennent le jazz vivant. Les sonorités caribéennes prolongent l’histoire des traversées. Elles colorent les trompettes, elles frottent une contrebasse, elles éclatent dans un riff de piano ou un cri de saxophone, elles rappellent que la musique – comme l’archipel – ne connaît pas de frontières stables. Si le jazz, aujourd’hui, a encore tant à dire, c’est qu’il ne cesse de repartir en voyage… tout près des îles.