Au croisement du jazz et des musiques gnawa : là où naît le feu sacré

19 septembre 2025

Il y a des rencontres qui semblent gravées dans le magma de la musique, des affinités électives qui ne demandent qu’à s’incarner sur scène ou sur disque. Entre le jazz et les musiques gnawa, le dialogue n’est pas un simple échange de conversations mondaines : il est fraternité, transe et réflexe vital. D’un côté, l’invention afro-américaine, née des brasiers de l’oppression, de l’autre, une tradition marocaine héritée de l’Afrique subsaharienne, rythmée par la spiritualité, la libération et la fête. Entre les deux, une histoire de résonance, de mémoire et d’écoute mutuelle.

Pour comprendre comment ces deux univers se frôlent et parfois fusionnent, il faut humer la poussière de Fès, vibrer sous les arbres centenaires de Tanger, et sentir le souffle chaud de la Nouvelle-Orléans bouillir à la surface d’un solo de saxophone. C’est tout sauf une mode éphémère : c’est une histoire de famille retrouvée, où le gnawa et le jazz se retrouvent autour d’un beat qui n’a pas de frontières.

Impossible de trancher sur ce qui, dans le gnawa, a d’abord fasciné les jazzmen : la force tellurique du guembri (cette basse à trois cordes en bois et peau de chèvre), la litanie hypnotique des qraqeb (sortes de castagnettes métalliques), ou la voix grave des Maâlems, les maîtres de cérémonie d’une musique qui porte la mémoire de l’esclavage et l’appel à la guérison.

  • Le gnawa est un syncrétisme religieux et musical porté par les descendants d’esclaves noirs d’Afrique subsaharienne, installé au Maroc dès le XVIᵉ siècle. Source : France Musique.
  • Les cérémonies dites lilas font alterner chants, percussions et une forme de transe communautaire, qui n’est pas sans rappeler le rôle social du jazz dans les clubs afro-américains des années 40 et 50.
  • Le rythme fondamental du gnawa, le maâllem, s’articule autour de cycles binaires et ternaires, dans un balancement incessant qui évoque les grandes heures du swing dans le jazz.

Le gnawa n’est pas que musique : c’est une médecine rituelle, une voix pour les sans-voix, qui appelle à la fois les ancêtres et l’esprit collectif. Beaucoup de spécialistes, comme le musicologue Paul Bowles, ont souligné la parenté structurelle entre la transe du gnawa et l’improvisation jazz, où chaque note peut ouvrir la porte d’un nouveau monde.

Le dialogue entre jazz et gnawa n’est pas qu’affaire de son : c’est une histoire de luttes, de mémoires blessées et de réinventions. Le jazz est l’enfant des Amériques, forgé par des esclaves arrachés à l’Afrique. Le gnawa, lui aussi, porte le cri des Africains du Sahel, pris dans les filets de la traite, et contraints de reconstruire leur spiritualité sur un sol nouveau. Ce sont donc deux musiques issues de la diaspora, forgées par la résistance, la résilience et la fête.

  • Le jazz — dès ses origines à La Nouvelle-Orléans — a multiplié les emprunts aux rythmes africains (cf. The New York Times), y compris par l’usage des percussions et des vocalises héritées des spirituals.
  • Le gnawa, pour sa part, a su intégrer à la fois les apports subsahariens et les influences arabes, berbères et andalouses, à l’image du jazz qui s’est toujours nourri de métissages (latins, européens, orientaux).
  • Leur rapport au sacré (croyances, syncrétisme, ancrage communautaire) est central, et façonne les contextes de performances : concerts, cérémonies, jam sessions ou lilas nocturnes qui effacent la frontière entre artistes et public.

Du rêve à la réalité : le jazz et le gnawa n’ont pas attendu l’ère de la “World Music” pour tisser leurs liens. Les années 1990 voient se multiplier les rencontres, notamment au Festival Gnaoua d’Essaouira.

  • Le Festival Gnaoua et Musiques du Monde d’Essaouira, né en 1998, est devenu un laboratoire vivant des rencontres jazz/gnawa, ramenant chaque année plus de 450 000 spectateurs (chiffre éditeur 2019)
  • Des “Maâlems” comme Mahmoud Guinia, Mustapha Bakbou, Hamid El Kasri, sont tour à tour montés sur scène avec Wayne Shorter, Herbie Hancock, Marcus Miller, Bill Laswell ou Archie Shepp (cf. Le Monde).
  • En 2019, l’UNESCO inscrit le gnawa sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité, soulignant l’importance de ses échanges artistiques.

Certaines associations semblent même évidentes : Marcus Miller, lors de ses passages à Essaouira, confiait avoir ressenti dans le comme une “basse primitive”, lui évoquant les origines du groove de James Brown autant que le jazz de Mingus. Bill Laswell, lui, raconte dans Afrik.com que la musique gnawa est pour lui “un code universel”, matrice possible de toutes les expérimentations.

Sur le plan purement musical, les échanges entre jazz et gnawa sont spectaculaires. Le guembri, traditionnellement soliste, devient sur scène le doublet de la contrebasse jazz, qui joue à l’unisson ou en polyrythmie. Les qraqeb, castagnettes en fer, s’arrogent le rôle des percussions afro-cubaines du jazz latin. Mais c’est surtout dans l’improvisation que le pont se révèle, organique et naturel.

  • Modes et gammes : Le jazz-modal croise la route des échelles pentatoniques du gnawa, tandis que le phrasé vocal call-and-response évoque aussi bien les ring-shouts afro-américains que les chants de travail du Maghreb.
  • Polyrhythmie : Chez les gnawa, le battement des pieds (taâliba), les cycles martelés par les qraqeb et les variations du guembri rappellent la polyrythmie d’un Art Blakey ou d’un Max Roach.
  • Improvisation collective : Comme dans un jazz, la cérémonie gnawa n’est jamais deux fois la même : la structure souple permet aux invités (souvent des jazzmen internationaux à Essaouira ou à Casablanca) de tisser des solos en direct, de briser les codes, de s’abandonner à la transe improvisée.

C’est cette malléabilité, ce goût du risque et du dépassement, qui fascine tant Avishai Cohen, Alpha Blondy, ou encore les membres du collectif Snarky Puppy, tous passés par le Maroc pour y “toucher la transe” (propos rapportés dans France 24).

Certaines collaborations ont laissé des traces profondes, tant sur la scène live que sur disque. Voici quelques jalons incontournables :

  • “The Trance of Seven Colors” (1994) – Album culte réunissant Maâlem Mahmoud Guinia, Bill Laswell (basse), and Pharoah Sanders (saxophone). Un sommet d’hybridation mystique, enregistré entre Essaouira et New York.
  • Maâlem Mahmoud Guinia & Joachim Kühn — "Out of the Desert" (2013) : Rencontre bouleversante entre piano jazz européen et voix/guembri gnawa.
  • Archie Shepp et les Maâlems d’Essaouira (2010-2023)
  • Snarky Puppy et Hamid El Kasri – Essaouira 2019 : Fusion explosive sur la grande scène du festival.
  • Herbie Hancock et Mustapha Bakbou, Essaouira 2001 (archives INA) – Où le piano de Hancock dialogue avec le chœur des musiciens gnawa.

Ce sont souvent des performances éphémères, faites d’étincelles, d’“erreurs heureuses” (pour reprendre la formule de John Zorn) et d’improvisations impossibles à rejouer. Mais ces traces ont infusé jusqu’au cœur de l’industrie musicale : ainsi la série “Jazz at Lincoln Center” de New York a proposé en 2017 un cycle spécial sur le jazz et le gnawa, salué tant par le public que la critique (The New York Times).

Le jazz et le gnawa, ce n’est pas que du “fusion band” pour open-minds : c’est aussi une école de vie pour une nouvelle génération de musiciens. Des groupes comme Tarwa N-Tiniri (Maroc), Mehdi Nassouli, ou encore l’ensemble Chassol (France) en sont les vivants laboratoires, mêlant synthétiseurs, samples, groove et traditions orales.

  • Les écoles de musique et conservatoires à Casablanca, Rabat ou Agadir organisent aujourd'hui ateliers et masterclass sur le dialogue entre gnawa et jazz, preuve que cette rencontre n’est plus anecdotique mais un champ d’innovation pédagogique.
  • D’après Afrik.com, près de 40 % des concerts du Festival Gnaoua d’Essaouira 2022 étaient des projets de fusion jazz/gnawa, un record.
  • Le marché du disque indépendant au Maroc (source : Maroc Émergent) estime que près de 25 % des sorties world/jazz en 2021 comprenaient un musicien gnawa invité – du jamais vu.

Au-delà de la fusion et du partage de codes, ce que le jazz et le gnawa tissent, c’est une véritable philosophie de la libération musicale. D’un côté, le jazz porte la révolte des opprimés et la quête de transcendence à chaque chorus. De l’autre, le gnawa inscrit la guérison collective et la fête dans la chair de la nuit et du désert.

Ce sont des musiques qui n’ont pas peur du voyage, de la mutation, du dialogue permanent. Dans un monde où l’on voudrait enfermer chaque création dans une boîte, jazz et gnawa rappellent que la musique appartient à ceux qui osent franchir les frontières pour inventer des mondes. Quand le guembri vibre dans le creux du groove et que les cymbales s’abandonnent à la transe, c’est toute une mémoire qui se réveille, un futur qui s’invente.

La prochaine fois que vous mettrez sur votre platine un vieux vinyle de Pharoah Sanders ou un live flamboyant du festival d’Essaouira, tendez l’oreille : vous entendrez les ponts invisibles, les saluts complices, l’appel d’un monde à la fois ancien et à venir. Ce monde, il est à bâtir, disque après disque, jam après jam. Et il commence toujours, quelque part, entre un battement de main et une envolée de sax.