Le dub, laboratoire sonore du jazz moderne
La magie du dub, c’est l’art du studio : manipuler la musique en direct, injecter reverb, delay, filtrer, déstructurer. King Tubby, Lee "Scratch" Perry avaient déjà compris dans les années 70 que le producteur pouvait devenir musicien, chef d’orchestre du hasard. Cette liberté influence aujourd’hui la façon dont on mixe et on produit le jazz, en particulier côté britannique.
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Nubya Garcia (albums Source, 2020) incorpore des plages où la basse reggae se marie à un jeu de saxophone atmosphérique, le tout saturé d’effets de dub.
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Maisha ou Melt Yourself Down : ces groupes usent à merveille des textures dub pour dynamiter les formats jazz habituels.
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Sons of Kemet, menés par Shabaka Hutchings, utilisent la dynamique des basses reggae et le flow syncopé du dub pour transformer l’improvisation en transe incandescente. Leur album Your Queen Is a Reptile (2018) fait résonner la puissance du dub dans une fanfare de cuivres et de deux batteurs!
Autre phénomène, le recours au live dub mixing lors des concerts de jazz actuel : on confie le mixage à un ingénieur du son qui utilise la table comme un instrument, en sculptant en temps réel l’espace sonore, pratique tout droit sortie du reggae-dub.
Reggae-jazz : une fusion qui ne dit pas toujours son nom
Ce qui frappe, c’est que le reggae, loin de simples citations, infuse dans le corps même de la musique : les contretemps de la guitare rythmique ("skank"), la structure "one drop" du temps fort, l’importance de la basse qui "chante", l’humilité et le côté roots du groove. Pourtant, beaucoup de musiciens jazz n’affichent pas explicitement ces emprunts : c’est dans la matière même, le ressenti collectif, que s’exprime la filiation.
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Matthew Halsall : le trompettiste de Manchester assume ses influences spiritual jazz et ses clins d’œil dub/roots dans plusieurs de ses morceaux (Salute to the Sun, When the World Was One).
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Moses Boyd, batteur clé de la scène britannique, injecte du reggae pur dans la pulsation ("Rye Lane Shuffle"), tout en jouant sur les textures dub.
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La nouvelle scène hexagonale : le Parisien Gautier Garrigue ou les collectifs comme Panam Panic ou Supersonic n’hésitent plus à surfer sur le riddim.