Des racines et du groove : quand le jazz flirte avec le dub et le reggae

1 octobre 2025

Écouter certains disques récents de jazz alternatif, c’est percevoir comme un parfum de Kingston flottant sur des harmonies new-yorkaises ou des ambiances londoniennes. Les échos de la Jamaïque s’invitent aujourd’hui dans les improvisations, les textures et le groove de la nouvelle génération jazz. Ce mariage entre dub, reggae et jazz n’est pourtant pas une évidence a priori : sur le papier, on imagine la discipline harmonique du jazz, sa recherche de complexité, s’opposer à la sensualité hypnotique du reggae, à la radicalité spatiale du dub. Et pourtant, c’est dans la rencontre de ces langages que s’ouvre une flamboyante mosaïque sonore, entièrement contemporaine.

Pourquoi cette convergence ? D’abord pour une question d’attitude et de philosophie. Le jazz, le reggae et le dub naissent tous trois dans des foyers de résistance, de création spontanée, d’utopies musicales : quartiers populaires de La Nouvelle-Orléans, ghettos de Kingston, clubs londoniens. Tous se nourrissent de l’improvisation, de l’accident, du détournement. Tous cultivent la fraternité de la jam session, où le groove l’emporte sur la partition.

Premiers dialogues : années 1970-80

  • Ernest Ranglin, guitariste jamaïcain mythique, sort en 1996 l’album Below the Bassline pour Island Records : reggae & jazz manquent de fusionner complètement, dans une alchimie raffinée.
  • Tommy McCook & The Skatalites (dès les années 60) : certains membres, passés par le jazz caribéen, introduisent le jazz modal dans le ska et le rocksteady, amorçant le dialogue.
  • Augustus Pablo et ses mélodica solos : des improvisations fréquentes, sur fond de riddims dub. (Écoutez par exemple King Tubbys Meets Rockers Uptown, 1976.)
  • Au tournant des 80s, la rencontre est renforcée par la quête d’identité de certains musiciens afro-américains : Ronnie Laws (Solid Ground, 1981), flirtant avec des rythmiques reggae sur des morceaux jazz-funk.

Explosion londonienne : des Sound Systems aux clubs de jazz

  • Dans le Londres cosmopolite des années 90-2000, le brassage est roi : le label Jazz re:freshed crée dès 2003 un espace pour casser les codes. Jazz, reggae, dub, hip-hop : tout se croise à Notting Hill ou Camberwell (cf. Jazz re:freshed).
  • The Cinematic Orchestra sample des grosses lignes de basse reggae (sur Motion, 1999).
  • Ezra Collective ou Kokoroko : ils assument, dès la fin des années 2010, l’influence reggae dans des textures jazz ultra-modernes, à grands coups de breakbeat, cuivres et delay psyché.

Le dub, laboratoire sonore du jazz moderne

La magie du dub, c’est l’art du studio : manipuler la musique en direct, injecter reverb, delay, filtrer, déstructurer. King Tubby, Lee "Scratch" Perry avaient déjà compris dans les années 70 que le producteur pouvait devenir musicien, chef d’orchestre du hasard. Cette liberté influence aujourd’hui la façon dont on mixe et on produit le jazz, en particulier côté britannique.

  • Nubya Garcia (albums Source, 2020) incorpore des plages où la basse reggae se marie à un jeu de saxophone atmosphérique, le tout saturé d’effets de dub.
  • Maisha ou Melt Yourself Down : ces groupes usent à merveille des textures dub pour dynamiter les formats jazz habituels.
  • Sons of Kemet, menés par Shabaka Hutchings, utilisent la dynamique des basses reggae et le flow syncopé du dub pour transformer l’improvisation en transe incandescente. Leur album Your Queen Is a Reptile (2018) fait résonner la puissance du dub dans une fanfare de cuivres et de deux batteurs!

Autre phénomène, le recours au live dub mixing lors des concerts de jazz actuel : on confie le mixage à un ingénieur du son qui utilise la table comme un instrument, en sculptant en temps réel l’espace sonore, pratique tout droit sortie du reggae-dub.

Reggae-jazz : une fusion qui ne dit pas toujours son nom

Ce qui frappe, c’est que le reggae, loin de simples citations, infuse dans le corps même de la musique : les contretemps de la guitare rythmique ("skank"), la structure "one drop" du temps fort, l’importance de la basse qui "chante", l’humilité et le côté roots du groove. Pourtant, beaucoup de musiciens jazz n’affichent pas explicitement ces emprunts : c’est dans la matière même, le ressenti collectif, que s’exprime la filiation.

  • Matthew Halsall : le trompettiste de Manchester assume ses influences spiritual jazz et ses clins d’œil dub/roots dans plusieurs de ses morceaux (Salute to the Sun, When the World Was One).
  • Moses Boyd, batteur clé de la scène britannique, injecte du reggae pur dans la pulsation ("Rye Lane Shuffle"), tout en jouant sur les textures dub.
  • La nouvelle scène hexagonale : le Parisien Gautier Garrigue ou les collectifs comme Panam Panic ou Supersonic n’hésitent plus à surfer sur le riddim.

Des labels pionniers

  • Sur le plan international, Brownswood Recordings (fondé par Gilles Peterson) a joué un rôle crucial, fédérant sous une même bannière jazz, afrobeat, reggae, dub et broken beat (We Out Here, compilation-manifeste 2018).
  • On The Corner Records, basé à Londres, promeut des projets hybrides, où le jazz s’enrichit de dub africain (The Sorcerers, Collocutor).
  • En France, Heavenly Sweetness a publié des albums explorant l’hybridation reggae-jazz, notamment dans le travail de Anthony Joseph ou du Jazzbusters.

Clubs, festivals : les nouveaux laboratoires

  • L’épicentre de ce métissage reste Londres, avec des lieux comme Total Refreshment Centre ou Ronnie Scott’s : ici, les musiciens croisent les esthétiques, souvent en formula jam.
  • À Paris, les jam sessions du New Morning ou du Baiser Salé affirment cette filiation, parfois exploité par des collectifs éphémères.
  • Des festivals tels que Jazz à la Villette ou le We Out Here Festival (UK), emblématiques pour leur programmation ouverte, encouragent ces mariages stylistiques.

Transcender la technique, retrouver la transe

Dans un monde où la virtuosité jazz a parfois viré à la démonstration, dub et reggae invitent à la simplicité, à l’expérience immersive du groove. Ils permettent au jazz de renouer avec ses racines collectives, de retrouver le pouvoir de l’ostinato, du motif obsessionnel qui porte à la transe. Le reggae n’a jamais été une musique de l’éclat, mais de la profondeur : une basse qui pulse, un delay qui s’infiltre, un accent placé là où on ne l’attend pas. Ce sont ces ingrédients que le jazz contemporain va puiser pour ne pas devenir une simple musique d’exégètes.

Un langage ouvert sur le monde

La fusion jazz/dub/reggae porte aussi la révolution culturelle d’une époque : celle qui mélange culte des racines et ouverture sur l’ailleurs. Le jazz qui flirte avec le dub s’enrichit de la part collective du sound system, de la soif de justice sociale portée par le reggae, d’une esthétique globale du métissage. On sait par exemple que le streaming a démultiplié l’écoute croisée : selon IFPI, en 2022, plus de 50 % des auditeurs de jazz déclaraient écouter régulièrement reggae/dub ou afrobeat, preuve que les lignes bougent et que le public s’affranchit des étiquettes (IFPI, Global Music Report).

Album Artiste(s) Année Particularité
Below the Bassline Ernest Ranglin 1996 Jazz roots caribéens & riddim reggae magistral
King Tubbys Meets Rockers Uptown Augustus Pablo, King Tubby 1976 Dub instrumental, solos improvisés façon jazz
Source Nubya Garcia 2020 Jazz moderne, textures dub/reggae affirmées
We Out Here Compilation (Brownswood) 2018 Photographie du jazz alternatif UK sous influence sound system
Your Queen Is a Reptile Sons of Kemet 2018 Jazz de transe tribale, basse et percussions façon reggae/dub
When the World Was One Matthew Halsall & The Gondwana Orchestra 2014 Jazz spirituel, groove roots

Ce qui frappe lorsqu’on traverse ces rencontres entre jazz, dub et reggae, c’est la vitalité avec laquelle les artistes repoussent à chaque instant les limites de la tradition. Les frontières sont abolies, les sons voyagent, portés par la curiosité et la fraternité. Si le jazz continue d’émouvoir, c’est sans doute parce qu’il a su puiser dans les basses profondes de la Jamaïque l’inspiration pour inventer sa modernité, une modernité ouverte, collective, le cœur battant au rythme d’un groove universel. De Kingston à Londres, de Paris à New York, le voyage continue : il suffit d’ouvrir grand les oreilles.