Il y a dans les premières mesures d’Ascension de John Coltrane, dans les volutes ardentes d’Out to Lunch! d’Eric Dolphy, ou dans les assauts furieux d’Ornette Coleman une urgence qui traverse le temps. On parle de “free jazz”, mais ce mot cloche – comme s'il s'agissait juste d’une simple « liberté ». Or le free jazz, c’est un raz-de-marée : une rafale qui, dans les années 60, pulvérise le système solaire du jazz et laisse filaments et poussières qui, encore aujourd’hui, fécondent la planète musique expérimentale.
C’est en Amérique, au début des années 60, que tout craque. La société est en pleine ébullition : ségrégation, marche pour les droits civiques, guerres, contestation artistique… Les musiciens, eux, cherchent à s'évader — non plus seulement par le solo, mais dans toute la structure même de la musique. Plus question de s’asseoir simplement sur le swing ou la grille. Le free s’émancipe, la dynamique collective bouleverse tout : improvisation totale, mélodie éclatée, rythme disloqué, espace sonore bousculé, instrumentation atypique...
Lorsque Ornette Coleman débarque à New York en 1959 avec son plastic saxophone et son album The Shape of Jazz to Come, c’est un choc : on raille, on acclame, on s’interroge. Mais la brèche est ouverte, et par là, surgissent Coltrane, Dolphy, Pharoah Sanders, Archie Shepp, Albert Ayler… D’un seul coup, c’est l’explosion. NY Times (2015)