Sous le soleil du Spirit : Carlos Niño, météorologue du jazz californien

16 août 2025

Pour comprendre la place de Carlos Niño, il faut saisir cette énergie particulière à Los Angeles – une ville où le jazz n’a jamais cessé de muter, d’absorber soleil, spiritualité, et expériences. Né en 1977, Niño grandit à Woodland Hills : cette banlieue paisible évoque moins les clubs surchauffés que l’obsession californienne du rêve, de l’espace et de la nature. Très jeune, il devient DJ à la radio publique KPFK : à seulement 16 ans, il lance « All At One Point », puis co-crée en 1995 l’émission « Spaceways Radio », qui durera plus de 20 ans et agira comme une matrice pour l’avant-garde locale (Pitchfork, 2023).

  • Référence indissociable : Sa présence quasi continue sur les ondes a fait de Niño un facteur de connexion pour tous ceux qui gravitent autour du jazz adventuriste à Los Angeles.
  • Passeur d’influences : Dès la fin des années 1990, il fait entendre à la radio du Pharoah Sanders, Alice Coltrane mais aussi Sun Ra et Fela Kuti, tissant des liens subtils entre jazz, musiques africaines, brésiliennes, hip-hop et électronique. (Source : KCRW, 2021)
  • Point de ralliement : Il croise, fait jouer, interviewe ou pousse sur le devant de la scène des figures aujourd’hui incontournables : Miguel Atwood-Ferguson, Dwight Trible, Kamasi Washington ou encore Madlib passent tous dans son orbite.

Carlos Niño est un créateur qui préfère l’action collective à la brillance solitaire. Il n’a jamais fait de la carrière solo son graal. Son parcours devient vite celui d’un collaborateur expert, de l’ombre à la lumière, multipliant les groupes et projets pour mieux faire éclore une interaction humaine et musicale rare.

  • Build An Ark (2001 – 2010) : Véritable laboratoire spirituel, ce collectif initié par Niño et le vocaliste Dwight Trible réunit plus de 30 musiciens pendant une décennie, dont Phil Ranelin, Derf Reklaw ou Dexter Story. Trois albums majeurs naîtront de cette aventure, dont le poignant Peace With Every Step (2004), cité dans les listes d’albums « spirit jazz » de référence (The Guardian, 2018).
    • En 2008, lors d’un concert au Redcat Theatre de LA, ils revisiteront l’héritage de Horace Tapscott et la Pan Afrikan Peoples Arkestra devant un public multigénérationnel : une passation iconique du bâton spirituel.
  • Amiga et The Life Force Trio : Des side-projects plus électro-ambient, où le jazz n’est jamais loin des textures électroniques rêveuses, et où Niño s’affirme producteur et arrangeur.
  • Des duos inattendus : Niño nourrit aussi le dialogue avec les nouvelles figures : sessions enregistrées avec Sam Gendel, Jamael Dean, ou encore Laraaji (le pionnier de la « meditative music ») qui, en 2022, parlera de Niño comme d’un « invocateur de lumière » (interview Bandcamp Daily).

Mais que veut dire « jazz spirituel » dans la bouche (et surtout sous les mains) de Carlos Niño ? Ici, loin d’une formule figée ou d’une simple tentative de revival des seventies, l’approche est d’abord sensorielle, expansive, presque cosmique.

  • Écouter pour guérir : Plusieurs musiciens témoignent que Niño agit comme un « guérisseur » (Dwight Trible, 2020). La dimension rituelle (inspirée autant de la tradition californienne que des cérémonies africaines et asiatiques) irrigue ses productions, faites de couches percussives, de harpe, de flûte, d’envolées modales et de silences méditatifs.
  • Renouer avec les sources :
    • Il cite régulièrement l’influence du World Galaxy d’Alice Coltrane (1972), album pionnier enregistré précisément à Los Angeles – la ville qui a vu naître le yoga jazz, la mystique bouddhiste d’Horace Tapscott, ou les transes de Phil Ranelin.
  • Jouer pour ouvrir des espaces : Le jazz de Niño n’est pas seulement méditatif, il est aussi jubilatoire, ouvert sur les pulsations hip-hop, les beats déstructurés (voir sa collaboration avec Madlib sur la série « The Sound Of L.A. »). Chez lui, le spiritual jazz s’enrichit de nappes électroniques, d’instruments peu orthodoxes (sanza, ocean drum, cloches) et privilégie l’improvisation collective à l’ego solo.

Impossible d’évoquer Carlos Niño sans plonger dans sa discographie foisonnante (plus d’une trentaine d’albums entre 1999 et 2024). Sélection essentielle pour saisir toutes les alluvions de son univers :

  • « High With A Little Help From » (2012, avec Miguel Atwood-Ferguson) : Classé dans le top 10 jazz de BBC Radio 6, ce disque-somme réunit harpistes, vocalistes et électroniciens pour une odyssée en apesanteur, dédiée à Alice Coltrane.
  • « Flutes, Echoes, It’s All Happening! » (2016) : Premier disque en solo chez Leaving Records, label-phare de la nouvelle vanguard californienne. La critique y voit « une fantasmagorie sonnore » qui « désaxe la notion de jazz » (Resident Advisor, 2016).
  • « Actual Presence » (2020) : Tandis que le monde s’arrête, Niño publie un disque où spiritualité et apaisement se confondent. On y croise Nate Mercereau, Sam Gendel, Iasos (pionnier de l’ambient). L’album est cité comme remède musical à « l’époque incertaine » par The New York Times.
  • « Extra Presence » (2022) : Extension de l’album précédent, ce double-LP tire vers la méditation collective et invite les auditeur·rice·s à la « présence totale ».

Anecdote-clé : En 2023, Niño organise une session live improvisée devant 300 personnes dans les jardins du Getty Museum de L.A. : ni titres, ni partitions. Un unique mot d’ordre : « écouter l’instant ». À l’issue du set, la harpiste Anna Butterss déclara « n’avoir jamais vécu d’expérience aussi intensément collective ». Ce genre de moment, on le retrouve au cœur de chaque session enregistrée par Niño (Jazzwise, 2023).

Plus qu’un leader, Carlos Niño est un catalyseur. Autour de lui s’est agrégé un tissu dense et mouvant de musiciens, producteurs, DJ, vidéastes qui irriguent la scène californienne. On peut mesurer son empreinte par trois phénomènes :

  • Essor des micro-labels : Son implication dans Leaving Records (MatthewDavid), International Anthem (Chicago) et Brainfeeder (Flying Lotus) a inspiré l’émergence de dizaines de micro-labels, relais des musiques nouvelles et spirituelles (cf. Bandcamp Daily, 2021).
  • Croisements esthétiques hors normes : Niño mêle jazz, world music, ambient, hip-hop sans frontières, créant un langage propre, familier à ceux qui arpentent les nuits de Highland Park ou Long Beach. Plusieurs artistes comme Sam Gendel, Andre 3000 (pour son ovni New Blue Sun en 2023), ou encore Madlib revendiquent sa patte.
  • Une mutation du jazz californien : Avant Niño, le Los Angeles jazz sound était souvent perçu comme plus « smooth », moins mystique que New York. Aujourd’hui, la tendance s’inverse : la « West Coast spiritual wave » attire l’attention de Jazz Times, The Wire ou France Musique.

Quelques chiffres parlants :

  • En 2023, Carlos Niño participe à plus de 12 sessions studio en tant que leader ou co-leader, un record dans la scène jazz émergente californienne (stat. : KCRW).
  • Build An Ark a réuni sur son disque de 2007 plus de 40 musiciens, un sommet de collectif dans le jazz de la décennie.
  • Ses productions cumulent plusieurs millions d’écoutes sur Bandcamp et Spotify, chiffres rares pour la branche « underground » du jazz contemporain

Ce qui frappe chez Carlos Niño, c’est cette aptitude inégalée à faire du jazz un médium de guérison, de reconnexion, qui parle autant au danseur qu’au méditant. Il y a un choc entre modernité technologique (usage de field recordings, sampling, synthés analogiques) et retour assumé au souffle, à la peau, aux mains nues sur la percussion.

À l’heure où le jazz californien renaît sous le signe du collectif, du dialogue avec les cultures voisines (musique gnawa, folklore brésilien, sons ambient, spoken word), Niño continue de jouer un rôle central. Il tisse des ponts, allume des feux de contact, anime des cercles où l’écoute prime sur la codification.

Sa démarche invite à renouveler notre manière d’écouter la « musique spirituelle », non pas comme un simple décor méditatif, mais comme une matière vivante, expansive, toujours à portée d’oreilles curieuses, de mains aventureuses – et de cœurs ouverts.