Jazz sans frontières : quand l’étiquette dérange, mais l’esprit demeure

12 décembre 2025

1969. Miles Davis crache un “Call It Anything” sur la scène du Fillmore East, ignorant la rage feutrée de certains puristes. Près de cinquante ans plus tard, la même agitation secoue le monde du jazz. Les artistes en brouillent les pistes, rechignent à porter le costume trop étroit d’un mot qui, jadis synonyme d’avant-garde, semble aujourd’hui parfois chargé d’un poids trop lourd. “Jazz”, disent-ils, c’est une famille encombrante, une carte d’identité qui fige ce qui devrait bouger. Alors, ils se faufilent entre les genres, tout en proclamant haut et fort leur héritage. Pourquoi cette résistance à l’étiquette, et comment l’esprit jazz continue-t-il, envers et contre tout, de vivifier les musiques nouvelles ?

Il suffit de tendre l’oreille : des noms comme Robert Glasper, Esperanza Spalding, Christian Scott aTunde Adjuah ou encore le collectif Sons of Kemet se dressent en première ligne. Tous refusent d’être parqués. Robert Glasper, dans une interview accordée au Guardian en 2020, expliquait : “Le jazz, c’est l’innovation par définition. Mais on veut que ce soit un musée.”

  • Risque d’exclusion des nouvelles générations : Selon une étude du Jazz Audience Initiative menée en 2011, l’audience principale du jazz en Amérique du Nord avait en moyenne 46 ans, une statistique en hausse constante depuis les années 1980 (NEA). Les jeunes créateurs y voient un signal de fermeture.
  • Un passé qui pèse : L’histoire du jazz, marquée par la lutte contre le racisme et la ségrégation, reste vivace. L’étiquette est parfois perçue comme réductrice, voire formatrice d’inégalités, selon le saxophoniste Shabaka Hutchings : “Jazz peut être un mot de résistance, mais aujourd’hui il peut aussi être perçu comme une cage” (Jazzwise Magazine, 2021).

Les artistes n’ont jamais cessé de mélanger. Mais aujourd’hui, c’est la norme. On flirte, on fusionne, on balaye les lignes. Kamasi Washington, avec son album “The Epic” (2015), a prouvé que le jazz pouvait cohabiter avec le hip-hop, la soul, la funk, la musique classique. Moses Boyd, batteur et producteur britannique, injecte de la grime et des sonorités électroniques dans une tradition de groove héritée de Tony Allen ou Elvin Jones.

  • Le succès du Nu Jazz : Les plateformes comme Spotify classent aujourd’hui en “Nu Jazz” plus de 700 nouvelles pistes chaque mois (Trax Magazine, 2023).
  • Visibilité des nouveaux circuits : En France, le label We Jazz Records (finlandais mais fortement distribué chez nous) a vu son audience doubler entre 2017 et 2022, preuve que les hybridations trouvent leur public (PAN M 360).

“Jazz”, oui, mais pas que. Les artistes d’aujourd’hui cherchent d’autres territoires sémantiques. Thomas de Pourquery préfère parler de “musique libre”. Terri Lyne Carrington, batteuse prodige et lauréate de trois Grammy Awards, résume ainsi : “Le jazz n’est pas qu’une musique, c’est une manière d’habiter le temps.” (DownBeat, 2022).

Ce refus de l’étiquette n’est pas un rejet de l’héritage : au contraire, il traduit le désir de pousser les murs pour que l’esprit d’innovation, cher à John Coltrane ou à Ornette Coleman, continue d’infuser dans chaque note. Les collectifs londoniens, comme Ezra Collective ou Kokoroko, revendiquent autant le jazz que l’afrobeat, le hip-hop ou les musiques caribéennes. Pourquoi tout vouloir nommer ? N’est-ce pas l’informel, l’éclosion, qui fait vibrer cette musique ?

Le marché aime les cases. Les plateformes de streaming, les rayons des disquaires (pour les irréductibles), les grilles de festivals ; tout fonctionne sur le classement. Or, quand l’industrie enferme, les artistes bifurquent. On observe :

  • Une multiplication des festivals “hors-jazz” programmant des artistes hybrides (We Love Green, Worldwide Festival, Afropunk…).
  • Des stratégies “DIY” de la part des musiciens qui s’auto-produisent ou misent sur Bandcamp, plateforme où la section jazz a gagné 63 % d’écoutes supplémentaires entre 2019 et 2023 (Bandcamp Daily).
  • Une résistance aux logiques de playlisting des algorithmes de Spotify/Apple Music, qui ont longtemps peiné à comprendre Kendrick Lamar ou Flying Lotus dans leur rapport au jazz.

Le mot “jazz” devient alors, pour beaucoup, une hérésie bureaucratique qui freine au lieu d’ouvrir, quand la promesse initiale était celle de l’évasion.

Mais l’esprit demeure. Même sans le nommer. Les artistes actuels continuent de chercher :

  1. Déconstruire et réinventer : Improvisation, création en temps réel, sens du groove et des strates rythmiques, goût du risque.
  2. Engagement social et politique : De Billie Holiday à Archie Shepp, ce fil ne s’est jamais brisé. Aujourd’hui, l’afrofuturisme de Shabaka Hutchings ou les grands ensembles féminins d’Afrique illustrent ce nouvel engagement.
  3. Transmission et conversation : Les masterclass en ligne de Herbie Hancock ou la multiplication de collaborations intergénérationnelles signalent que l’improvisation reste un art du dialogue (Jazz at Lincoln Center, 2022).

Ce sont ces ingrédients qui font l’esprit jazz, bien moins qu’un genre figé.

Artiste Pratiques Prise de position
Moses Sumney Soul, jazz, trip-hop, expérimentations vocales Refuse toute étiquette et évoque une “musique au-delà des frontières” (Pitchfork, 2020)
Makaya McCraven Beatmaking, jazz, sampling live, improvisation J’improvise sur ce que l’on considère comme le jazz, mais je n’en porte pas le nom.” (NPR, 2021)
Nubya Garcia Sax, house, reggae, jazz moderne C’est la liberté que je retiens, pas le genre” (The Fader, 2022)
Christian Scott aTunde Adjuah Trumpet, trap, afro, jazz, spoken word Invente le terme “Stretch Music” (Billboard, 2017), pour désigner sa vision d’une musique qui étire les codes sans les renier

À y regarder de près, l’histoire du jazz a toujours été celle de ceux qui refusent. Refus d’obéir, refus de se laisser dicter la marche à suivre, refus de refermer la porte derrière soi. Aujourd’hui, il ne s’agit pas de nier le jazz, mais d’en perpétuer la braise : l’élan créatif, la porosité, le goût du risque et la force du collectif. L’étiquette “jazz” n’a pas disparu, elle s’étire, se déforme, se fait tremplin pour ailleurs.

C’est peut-être là, dans cette dérobade joyeuse, que le jazz accomplit encore sa plus haute mission : faire parler les musiques sans jamais prétendre les clore.