Improviser entre les mondes : les artistes au cœur de la fusion jazz et musiques indiennes

25 septembre 2025

Le jazz et la musique indienne partagent une langue commune — celle de l’improvisation. Mais leurs grammaires diffèrent : l’une hérite des harmonies occidentales, l’autre développe des ragas, ces échelles mélodiques uniques, et des cycles rythmiques (talas) d’une complexité folle. Dès les années 1950, le désir du « brassage » musical en jazz s’intensifie, notamment via les grandes expéditions spirituelles et culturelles de la génération beat. C’est au tournant des années 1960-70, avec la montée du free jazz, des contre-cultures et d’une mondialisation artistique naissante, que cette rencontre explose vraiment sur disque.

  • Le saxophoniste John Coltrane étudie les ragas et la philosophie indienne dès la deuxième moitié des années 1960 ; sa pièce « India » sur Impressions (1963) marque déjà une curiosité féconde. Il nommera même son fils Ravi en hommage à Ravi Shankar.
  • Ravi Shankar, figure tutélaire du sitar, collabore plus tard avec des jazzmen comme Bud Shank ou Gary Peacock. En 1971, son Concerto for Sitar & Orchestra sera dirigé par Zubin Mehta avec le London Symphony Orchestra : on y retrouve la tension du dialogue entre Orient et Occident.

La vraie déflagration sonique, cependant, arrive un peu plus tard, dans le creuset du « jazz fusion » et des expérimentations croisées, sous l'impulsion d’artistes bien décidés à écrire ce nouveau chapitre.

Difficile de ne pas commencer par eux. Fondé en 1975, Shakti demeure le groupe de référence pour quiconque s’aventure sur les terres mouvantes de la fusion indo-jazz. À l’initiative, le guitariste britannique John McLaughlin, fraîchement sorti des orages électriques du Mahavishnu Orchestra, rencontre trois maîtres indiens :

  • L. Shankar, violoniste prodige habitué des lignes célestes du Carnatique
  • Zakir Hussain, percussionniste hors-norme (tablas), aujourd’hui une légende vivante
  • T.H. “Vikku” Vinayakram, roi du ghatam, cette sorte de jarre rythmique en argile

Leur premier album éponyme (Shakti with John McLaughlin, 1976) décape le paysage. Une musique où la polyrythmie, la vélocité désarmante, la tension et l’intensité quasi chamanique capturent l’esprit de l’Inde tout en conservant une liberté d’improvisation éminemment jazz.

  • Shakti donnera la réplique à Weather Report et à Return to Forever dans les palmarès fusion : en 1977, ils font même la couverture de DownBeat. Le jazzmag anglais Jazzwise les classe dans le Top 10 des groupes les plus influents du genre (source : Jazzwise, 2023).
  • Ils innovent aussi sur scène : concerts-marathons, jams en trio ou quintet, invitations régulières de Pandit Hariprasad Chaurasia (maître de la flûte bansuri) ou de percussionnistes invités.
  • En 2023, Shakti reçoit le Grammy Award du meilleur album de world music pour This Moment (source : Grammy.com) — preuve de leur pouvoir d’inspiration toujours intact, près de cinquante ans après leurs débuts.

Bien avant Shakti, un saxophoniste londonien pose les jalons d'une hybridité subtile : Joe Harriott, Jamaïcain de naissance, s’associe au compositeur et violoniste d’origine indienne John Mayer. Ensemble, ils publient l’album Indo-Jazz Fusions (1966) – une première sur la scène européenne, mêlant quintette jazz et orchestre d’instruments indiens.

  • Joe Harriott & John Mayer Indo-Jazz Fusions préfigurent tous les rapprochements, avec des signatures rythmiques inusitées, alternant improvisation jazz et gammes indiennes (source : The Guardian).

D’autres artistes marqueront l’histoire :

  • Don Ellis (trompettiste & compositeur, États-Unis) : fan de métriques impaires et de rythmes complexes, Ellis incorpore tabla, sitar et percussions indiennes dans son big band dès Indian Lady (1967), posant les bases d’un jazz aux réflexes orientaux (source : DonEllis.com).
  • Charlie Mariano (saxophoniste américain, 1923–2009) : passionné parallèlement de musiques arméniennes et indiennes, il étudie le nadaswaram et collabore des années 1970 aux groupes Embryo et Karnataka College of Percussion, élargissant encore les axes géographiques du dialogue.

La rencontre du sitariste Ananda Shankar (neveu de Ravi Shankar) et du vibraphoniste jazz Gary McFarland sur l’album Incredible Vibes (1967) ouvre sur d’autres alliances – psychédéliques celles-ci – où l’esprit jazz se mêle à la transe indienne et au rock naissant.

Depuis les années 1980-90, le terrain de jeu s’élargit encore. L’Inde a ses jazzmen ; les festivals mondiaux leurs scènes ; l’électronique, les musiques urbaines ou les collaborations transcontinentales donnent un essor nouveau à la fusion indo-jazz.

Quelques figures marquantes :

  • Vijay Iyer (États-Unis) : pianiste prodige (prix MacArthur “Genius” Grant 2013), Iyer revendique son héritage tamoul. Il fusionne rythmiques mathématiques du Carnatique, phrasés jazz post-bop et textures électroniques – comme sur Tirtha (2011, ACT) avec le guitariste Prasanna et le tablas Nitin Mitta.
  • Trilok Gurtu (Inde) : percussionniste inclassable, formé à la fois aux tablas et à la batterie jazz, il joue avec Don Cherry, Jan Garbarek, Joe Zawinul et beaucoup d’autres. Sa discographie mêle chant traditionnel, jazz européen, groove et expérimentation. Son album Crazy Saints (1993) est une pierre angulaire du genre, tandis que ses concerts laissent une large place à l’inspiration du moment.
  • Rudresh Mahanthappa (États-Unis) : saxophoniste alto d'origine indienne, il éclaire de ses volutes hard-bop les traditions du Karnataka, collabore avec le carnatique saxophonist Kadri Gopalnath (voir l’album Kinsmen, 2008) et repousse toujours l’hybridité (source : NPR Music).
  • Susheela Raman (Royaume-Uni/Inde) : pas de jazz à proprement parler mais un goût prononcé pour l’improglio stylistique, fusionnant chants tamouls, blues et improvisations jazz avec des musiciens comme Sam Mills et le percussionniste Aref Durvesh. Une écoute essentielle pour saisir la richesse des mélanges.
  • Kavita Shah (États-Unis) : vocaliste et compositrice américaine, formée au jazz à New York, elle tisse des passerelles avec des maîtres indiens comme Subroto Roy Chowdhury (sitar) et Sarod Maestro Soumik Datta dans l’album Visions (2014).

La scène britannique : un laboratoire permanent

  • Sarathy Korwar : batteur, percussionniste et producteur indo-britannique, il fusionne jazz londonien, rap, musique folk du Gujarat (Sindhi), field recordings, et spiritualité indienne (albums : Day To Day, More Arriving). Son projet Upaj Collective tisse l’étoffe d’un jazz migrant, politisé et résolument cosmopolite (voir : The Wire, 2020).
  • Joe Wright & The Carnatic Jazz Experiment : un des collectifs les plus prometteurs de la scène UK, croisant improvisateurs de jazz et spécialistes de l’instrumentarium carnatique.
  • Sons of Kemet : le saxophoniste Shabaka Hutchings jongle ici avec percussions caribéennes, africaines et indiennes — jazz, spiritualité et revendications sociales croisées (source : The Quietus, 2018).

Ce qui fascine, c’est la possibilité d’un dialogue sans fin. La musique indienne, avec ses ragas, introduit une verticalité (la couleur du temps, l’émotion, la spiritualité du mode) tandis que le jazz, tout en souplesse, offre l’horizontalité de l’improvisation et du jeu collectif.

  • Des cycles rythmiques colossaux (jusqu’à 108 temps dans certaines traditions indiennes, contre du 4/4 classique en jazz…).
  • La notion de « sam » (le retour du cycle rythmique) fascine nombre de jazzmen : Coltrane, Elvin Jones ou Eric Harland y verront une porte d’accès à de nouveaux grooves.
  • L’invention d’instruments hybrides : McLaughlin compose ses propres guitares fretless, le saxophoniste Kadri Gopalnath adapte le sax au jeu carnatique après des années de modifications (bois, anches, doigté).

Mais au-delà des innovations techniques, il y a la quête d’une énergie, d’une transe commune. Des disques comme Remember Shakti, Tirtha ou Liberation Music Orchestra invitent à sortir des catégories pour plonger dans une musique monde, où l’instant dicte la loi.

La reconfiguration permanente du jazz contemporain fait que la fusion avec l’Inde demeure une source d’inspiration inépuisable. Avec la montée du streaming, les jeunes musiciens indiens collaborent en temps réel avec des producteurs ou instrumentistes du monde entier. Des artistes comme Rohan Chander (aka itsrohan) ou Aditya Prakash (spécialiste du chant carnatique engagé dans le jazz expérimental US) sont à suivre de près.

Citons aussi la scène dublinois (Redivider, Mano Trio), la convergence d’ensembles comme Orchestre National de Jazz + Tarun Balani (batterie, composition), de même que les productions World Music Institute/NYC ou Jazz re:freshed à Londres.

Si la fusion indo-jazz reste une niche, elle s’impose comme une fabrique à chefs-d’œuvre secrets, un territoire pour improvisateurs radicaux et rêveurs patentés. Dans le sillage de Shakti, Ravi Shankar ou Vijay Iyer, on peut s’attendre à ce que la prochaine décennie voie se multiplier les expériences hybrides, entre spiritualité et groove, entre virtuosité et abandon.

Chaque musicien y apporte son chemin, ses cicatrices, son héritage. Rien n’est figé, tout reste ouvert sur l’inconnu du prochain chorus. Une route toujours à inventer — et c’est ce qui fait battre le cœur du jazz depuis un siècle.