Le puzzle vivant : Makaya McCraven, l’alchimiste du son jazz

10 août 2025

À Chicago, le vent ne dort jamais. C’est dans cette fourmilière sonore qu’a grandi Makaya McCraven, né en 1983 à Paris d’un père batteur de jazz (Stephen McCraven) et d’une mère chanteuse de folk hongroise (Agnès Zsigmondi). Après quelques années d’enfance européenne, Makaya plonge dans la scène américaine où le jazz n’est plus seulement une tradition, mais un terrain d’expérimentation, un laboratoire incessant. Pour lui, la musique ne connaît ni frontière, ni cloison temporelle. Elle circule, mute, s’emprunte, s’échantillonne – vive, brute, indocile.

Le jazz de McCraven réside moins dans la pureté que dans l’hybridation. L’influence, ici, n’est pas un bagage : c’est tout le voyage. Sa philosophie ? “Je pense la production comme une extension de l’improvisation” (interview donnée à Jazzwise, 2018). C’est toute l’originalité de sa démarche de producteur : capter l’essence du jeu collectif pour la transformer, la déconstruire, la recontextualiser.

Le terme de ‘producteur’ dans le jazz peut déconcerter. On imagine Quincy Jones, Teo Macero façon Miles Davis, ou des figures-effaceurs derrière la console. Makaya McCraven, lui, revendique l’inverse : être à la fois chef d’orchestre, sculpteur du son et alchimiste du studio, tout en restant ancré dans la physicalité du live.

  • Batteur et directeur artistique : Derrière la batterie, il impulse la direction musicale lors des sessions. Mais dès que les micros ont capturé l’instant, c’est dans la salle de montage qu’il excelle, re-séquençant, samplant, réarrangeant.
  • Architecte du chaos : Plutôt que de chercher à “corriger” les imperfections, il les sublime, les détourne, les sample – comme un DJ réinventant la matière brute du disque vinyle.
  • Créateur de mosaïque : Il assemble de véritables patchworks sonores, où chaque fragment, chaque motif rythmique, chaque souffle d’improvisation trouve une nouvelle place, inattendue.

La presse l’a surnommé “le beat scientist” – un laboratoire où les sons prennent sens dans la recomposition, le dépeçage et le collage (DownBeat, 2019). McCraven n’accumule pas seulement les prises : il compose avec elles, et c’est la subtilité fondamentale de sa position dans le jazz actuel.

Prenez l’album In The Moment (2015) : 48 heures de concert live enregistrées sur un an dans des clubs de Chicago, puis minutieusement découpées, réorganisées, bouclées et assemblées en 19 titres – une odyssée jazz construite sur le principe du sampling à la J Dilla ou Madlib, façon “chop” dans le hip-hop. McCraven transforme la matière première en œuvre produite, brouillant la hiérarchie entre musicien et beatmaker.

Son processus s'articule ainsi :

  1. Captation live intensive (clubs, studios, événements privés), parfois à l’insu des musiciens pour plus de spontanéité (NPR Music) ;
  2. Analyse “à la loupe” du jeu, recherche des moments de magie, d’erreurs heureuses, de conversations musicales imprévues ;
  3. Échantillonnage, découpage, et montage non-linéaire ;
  4. Ajout de textures, superposition de couches, boucles, filtres et permutations rythmiques ;
  5. Nouvelle construction, parfois très éloignée de la forme originale – comme s’il remixait sa propre histoire.

Ce “post-production jazz” bouleverse le romantisme classique du live pris sur le vif. La réalité, c’est que chaque morceau dévoile un mille-feuille d’instants : la spontanéité reste, mais magnifiée, déplacée, réinventée – un témoignage puissant de la malléabilité contemporaine de cette musique.

Derrière chaque sample de Makaya McCraven, il y a la mémoire d’un jazz qui a, depuis longtemps, flirté avec la relecture et la citation. Mais alors que les pionniers des années 50-60 s’adonnaient à l’arrangement et à la réinterprétation du standard, McCraven pousse la logique plus loin en intégrant tout l’appareillage électronique et logiciel du beatmaking post-âge d’or du hip-hop.

Dans Universal Beings (2018) – quadruple album enregistré à Chicago, New York, Los Angeles et Londres – la playlist devient carnet de voyage, et chaque ville insuffle son langage : l’éthio-jazz de Nubya Garcia à Londres, le spiritual jazz d’Anaïs Maviel à New York. Ce projet a d’ailleurs rencontré un succès critique spectaculaire :

  • Plus de 15 000 copies vinyles vendues en trois ans, record pour le label International Anthem (Bandcamp Daily).
  • Album couronné d’une place dans les meilleurs disques de l’année par The New York Times, Pitchfork, Rolling Stone.
  • Compilation et diffusion mondiale sur les plus grandes scènes jazz et électro.

Chaque échantillon, chaque collage, est une conversation avec l’histoire : sampler Archie Shepp ou Sun Ra, c’est dialoguer avec les fantômes et les vivants, le patrimoine et l’avant-garde. McCraven ne “vole” pas, il “relie” – et dans cette démarche, la production devient un acte d’anthropologue-musicien.

S’il fallait trouver une constante chez Makaya McCraven, ce serait sa capacité à fédérer et transmettre : il n’hésite pas à inviter batteurs free, saxophonistes grime, poétesses spoken word et producteurs electronica – la liste de ses collaborateurs s’étend de Shabaka Hutchings à Jeff Parker, de Tom Misch à la jeune flûtiste Emma-Jean Thackray.

Quelques points saillants de son rôle de catalyseur :

  • Mise en avant de la scène émergente : Sur “We’re New Again” (recréation de l’œuvretardive de Gil Scott-Heron), McCraven fait fusionner générations, donnant à la voix du poète une modernité brute.
  • Transmission des pratiques de studio : Ateliers, masterclass, collaborations avec Berklee et l’ICMP London sur le sampling et la production live (sources : programmes officiels Berklee College of Music, 2022).
  • Ouverture à l’international : Réalisation de sessions live en Europe, au Japon, intégration de musiciens américains, afros, sud-américains…

Ce polymorphisme fait école : de nombreux jeunes producteurs (Ben LaMar Gay, Junius Paul, Georgia Anne Muldrow) citent l'influence directe de McCraven dans leur approche du montage sonore et de la fluidité stylistique (Wire Magazine).

En définitive, Makaya McCraven n’a pas seulement réinventé le “son” jazz : il a repensé le rôle du producteur comme celui d’un assembleur, d’un conteur d’instants, d’un expérimentateur joyeux et lucide. Il façonne l’album-jazz comme un terrain de jeu où fusionnent énergie du live et finesse du montage, improvisation et construction savante, savoir-faire analogique et inventivité digitale.

Si le jazz se nourrit de l’instant, McCraven lui donne une vie prolongée, retissant ses fils au gré des envies, des hasards et des découvertes. Sa démarche invite à regarder, à écouter le jazz comme un mouvement perpétuel, une invitation à la redécouverte. Pour les oreilles curieuses, Makaya McCraven pose ainsi une question : à quoi ressemblera le jazz dans dix ans, si on laisse l’électron libre continuer de découper, échanger, sampler le réel ? Le voyage ne fait que commencer.

  • Sources : DownBeat, NPR Music, Jazzwise, Bandcamp Daily, The New York Times, Pitchfork, Rolling Stone, Wire Magazine, Berklee College of Music.