Les architectes du nouveau jazz : Quand les années 2010 ont fracassé les frontières

9 juin 2026

Impossible d’arpenter les couloirs du jazz dans les années 2010 sans tomber sur le nom de Robert Glasper. Pianiste, compositeur, producteur, il incarne cette nouvelle scène qui secoue les dogmes. Avec l’album Black Radio en 2012, Glasper invite Erykah Badu, Yasiin Bey (Mos Def), Lupe Fiasco, Bilal et bien d’autres, dans un mélange d’une cohérence folle où le Rhodes caresse la soul, où le jazz et le hip-hop se fondent sans couture. Le disque décroche le Grammy du Meilleur Album R&B en 2013 et cristallise un tournant majeur : le jazz contemporain ne se joue plus qu'en club, il s’écoute aussi sur des beats taillés pour les voitures et les casques audio urbains (Pitchfork).

  • 2012 : sortie de Black Radio. Un pont fédérateur entre jazz et hip-hop.
  • Collabore activement avec Kendrick Lamar, Common, Q-Tip. Présent sur l’album To Pimp a Butterfly.
  • Signe la B.O. de Black Panther (Marvel, 2018) avec Kendrick Lamar.

Glasper est plus qu’un pianiste : il est l’artisan du dialogue, l’architecte d’une musique-mosaïque, dense, engagée, irriguée par la culture afro-américaine et cette nécessité d’ouvrir grand les fenêtres du jazz.

Il porte la barbe, l’aura mystique, le saxophone solaire. Kamasi Washington, c’est le Big Bang de la scène jazz américaine dans les années 2010. Avec The Epic (2015), triple album hors norme (près de trois heures de musique), il ressuscite l’âge d’or du jazz spirituel (Coltrane, Pharaoh Sanders) et l’inonde d’influences soul, funk ou électronique (New York Times).

  • 2015 : The Epic. Sorti sur Brainfeeder, label de Flying Lotus.
  • Participe à To Pimp a Butterfly de Kendrick Lamar (2015), album-somme du hip-hop jazzifié.
  • Rassemble autour de lui la scène West Coast (Thundercat, Terrace Martin, Flying Lotus).

Ce souffle orchestral, cette grandiloquence assumée, font de Kamasi Washington le symbole d’une jeunesse qui conjugue l’héritage des géants à l’électro, au R&B ou au hip-hop, imposant le jazz comme le centre magnétique de la nouvelle musique noire américaine.

Londres, confetti Babel du jazz mondial, vibre différemment. Ici, c’est la batterie tellurique de Moses Boyd qui dompte les foules. Mixant grime, dub, afrobeat et héritage caribéen, Boyd et sa bande réinventent le jazz comme une musique de la ville, dansante, indocile, portée par la fête.

  • Album-clé : Dark Matter (2020). Eloge du groove. Thames River meets Kingston.
  • Fonde le duo Binker & Moses avec le saxophoniste Binker Golding : dialogue fiévreux, liberté pure.
  • Membre du collectif Steam Down (berceau du jazz-UK fusion, Brixton).

Impossible de parler de Londres sans citer Nubya Garcia (saxophone, influences afrocubaines), Shabaka Hutchings (The Comet is Coming, Sons of Kemet) ou Ezra Collective. Tous ont façonné un son, ancré dans l’énergie post-Brexit, ouvert sur l’Afrique, les sons électroniques, la transe des clubs.

Artiste Style/Fusion Album phare
Moses Boyd Jazz x Afrobeat x Électro x Dub Dark Matter (2020)
Nubya Garcia Jazz x Afrocubain x Groove UK Source (2020)
Shabaka Hutchings Jazz x Caraïbe x Électro Your Queen is a Reptile (2018, Sons of Kemet)

Le jazz londonien, c’est l’énergie du sound-system mêlée à l’impro, c’est la rave et le carnaval qui invitent Monk ou Rollins à danser. Le public, ici, rajeunit, et le jazz se mue en manifeste politique, populaire, vivant.

Une basse contre l’épaule, une crinière en étendard, Esperanza Spalding a déboulé au tournant des années 2010 en s'imposant comme la première artiste jazz à remporter le Grammy du meilleur nouvel artiste face à Justin Bieber (2011). Depuis, la chanteuse et multi-instrumentiste secoue les codes, faisant du jazz une matière prise dans les tourbillons de la pop, de la musique brésilienne, des expérimentations contemporaines.

  • 2011 : Grammy Award du meilleur nouvel artiste (une première pour le jazz)
  • Emily’s D+Evolution (2016) : album-concept mêlant fusion, jazz et songwriting pop, sous influence Prince et Joni Mitchell.
  • Expérimentation, improvisation, engagement, féminisme, ouverture totale.

Spalding, c’est la refuseuse de frontières. Chaque projet est une prise de risque, un nouveau langage : elle déroute, irradie, défend un jazz décomplexé, décloisonné. Les critiques du Guardian la nommeront “l'irrésistible réinventeuse du jazz contemporain” (The Guardian).

Le trompettiste de La Nouvelle-Orléans s’est inventé sa propre case, la "Stretch Music" : le jazz qui s’étire, fusionne, épouse les codes du trap, du rock, du second line et de toutes les traditions créoles de la Louisiane (source : NPR).

  • 2015 : Stretch Music – manifeste, album pivot.
  • Musique engagée, très produite, dialogues avec le hip-hop, la pop, la world.
  • Redéfinition du rôle de la trompette : effet, pédales, textures, harmoniseur – héritage de Miles, mais dans l’ère Pro Tools.
  • Ambassadeur musical du renouveau afro-américain.

Christian Scott façonne un jazz contemporain aussi à l’aise sur scène qu’au casque, amoureux du son autant que du rythme, porté par une fraternité avec la scène indie noire américaine.

Tout n’aurait pas pris ce tournant sans la tribu Brainfeeder, label fondé à Los Angeles par Steven Ellison alias Flying Lotus. Beatmaker, producteur, cousin d’Alice Coltrane, il hybridise dès 2010 l’électro, le jazz, le hip-hop, et l’ambient. Son disque Cosmogramma (2010) invite Thundercat (basse-orbitale) et Kamasi Washington pour une transe jazz-mystique inédite (The Vinyl Factory).

  • 2010 : sort Cosmogramma – sommet de science-fiction musicale.
  • Thundercat : basse, chant, albums solo (Drunk en 2017), collaborations avec Kendrick Lamar, Mac Miller, Gorillaz.
  • Jazz + électro + funk + psychédélisme = la recette Brainfeeder.

Cette scène de Los Angeles pose, plus que jamais, les bases d’un jazz sans étiquette, où les productions virtuelles s’entrelacent au groove instrumental, où le beatmaking devient improvisation, et où l’influence se mesure à la transversale : de la pop japonaise aux traditions africaines, en passant par le rap, tout s’entremêle.

Moins visible, pourtant central : Makaya McCraven, batteur, producteur, ingénieur du son. Entre Chicago, Paris et Londres, il invente la “Beat Music” : récupérer des heures de concerts live, les sampler, les découper, les monter comme un puzzle électronique. Album after album, McCraven ressuscite l’esprit Madlib ou J Dilla dans la matière vivante du jazz (All About Jazz).

  • In the Moment (2015), Universal Beings (2018) : albums tissés comme des mixtapes, entre Chicago, Londres, Los Angeles, New York.
  • Influencé par les pionniers du free jazz, l’afrobeat, le hip-hop instrumental.
  • Réunit le meilleur de chaque scène (Shabaka Hutchings, Nubya Garcia, etc.).

Makaya McCraven définit son approche : “Nous faisons du jazz aujourd’hui de la même manière que Dilla faisait du hip-hop – par le sampling, le remix, la création en couches.” Il propose une écriture collective du jazz, métamorphosée par la technologie et la création communautaire.

À la lumière de cette décennie, que fait cette génération ? Elle déplace les lignes. Elle tend la main à l’auditeur qui vient du hip-hop, de la soul, du grime, de la house ou du funk. Elle bénéficie d’une légitimité nouvelle grâce à la multiplication des festivals, de grands labels (Blue Note, Ninja Tune, Brainfeeder), et de la reconnaissance critique (entrées régulières dans les charts non-jazz : voir les succès récents de Kamasi Washington ou de Sons of Kemet dans le top 50 UK).

  • Les frontières de genre volent en éclats : jazz + électro, jazz + rock, jazz + pop, jazz + hip-hop.
  • Mixité générationnelle et multi-ethnique : femmes et hommes, Amérique/Europe/Afrique/Asie, jeunes collectifs.
  • Approche du “créateur producteur” : le musicien devient compositeur, producteur, sculpteur sonore.
  • Un engagement social/politique latent : racines afro-américaines revigorées, dénonciation des violences policières (Sons of Kemet, Christian Scott), réappropriation de l’héritage.

Ces artistes n’ont pas seulement bouleversé les codes esthétiques du jazz : ils l’ont rendu à nouveau désirable, accessible et collectif, outil de dialogues générationnels, laboratoire de demain.

De Chicago à Johannesburg, de Paris à São Paulo, le jazz hybride des années 2010 a désormais essaimé. Bien au-delà des binômes classiques, ce sont de véritables écosystèmes qui se créent, faits de jams, de collectifs, et d’alliances improbables. Le jazz se joue aujourd’hui partout – sur les scènes alternatives, dans les studios, sur les playlists TikTok ou dans la dernière série Netflix.

L’hybridation n’est plus une tendance, c’est un mode de vie. Les artistes des années 2010 n’ont pas juste posé les bases : ils ont ouvert toutes les portes, laissant aux défricheurs d’aujourd’hui et de demain l’espace pour rêver, fusionner, mixer et inventer leur propre géographie sonore.

À la croisée des mondes, le jazz demeure ce grand voyage, immense et infini. Il continue de s’étendre, d’accueillir en son sein tous les sons, toutes les musiques, tous les souffles qui veulent bien s’y perdre. Et c’est là, précisément, que bat le cœur du jazz contemporain.