Dans les souterrains de New York : la décennie 90, creuset du jazz métissé

25 mai 2026

La ville-monde, archipel de toutes les migrations et de toutes les bandes-son, a toujours eu une longueur d’avance quand il s’agissait de casser les codes. New York, boîte à rythmes géante, bruisse alors de mille langues et de mille pulsations. Dans les rues de Brooklyn comme dans les clubs du Village, les frontières s’effacent : le jazz n’est plus une île isolée, il s’ouvre, s’élance, se nourrit d’énergies nouvelles.

  • Soirées du Knitting Factory : Le Knitting Factory, ouvert en 1987, devient le laboratoire du jazz mutant. Sur scène, John Zorn, Bill Frisell, Marc Ribot croisent les guitares noise, free jazz, klezmer, salsa… le tout sans partition étanche (Knitting Factory).
  • M-Base Collective : Sous la houlette de Steve Coleman, Cassandra Wilson ou encore Greg Osby, le M-Base dessine un jazz radical, irrigué de funk, d’afrobeat, voire de rap, où l’improvisation épouse les rythmes cycliques inspirés d’Afrique de l’Ouest (NPR).
  • Ascension du hip-hop : La naissance du jazz rap new-yorkais dans la foulée d’A Tribe Called Quest et de Guru avec Jazzmatazz (1993) brouille la frontière : samples de Donald Byrd, featuring de Roy Ayers, le jazz s’invite dans les boomboxes (Pitchfork).

Les albums phares des années 90 new-yorkaises sont autant de voyages ininterrompus, dévorant goulûment les rythmes venus d’Afrique, les harmonies caraïbes, les textures électroniques, les contrebasses rebondissant sur les beats samplés.

Les figures visionnaires : portraits-clichés dans la nuit électrique

  • Steve Coleman et le M-Base :
    • Points forts : Prôner l’improvisation collective, intégrer l’afrobeat et la polyrythmie, zapper les hiérarchies stylistiques
    • Effet : Sa vision décomplexée préparera le terrain au jazz cosmopolite de la génération Robert Glasper/Kamasi Washington.
    • À écouter : Black Science (1991), Rhythm People (1990)
  • John Zorn :
    • Points forts : Expérimentations radicales de l’avant-garde, fusion du klezmer, du rock dur, de l’impro libre
    • Effet : Babel musicale qui inspirera une scène “world” avant la lettre
    • À écouter : Naked City (1990), Masada (1994)
  • Cassandra Wilson :
    • Points forts : Mélange subtil de blues, jazz, folk, pop, voix puissante hors formats
    • Effet : Elle influence un jazz vocal traversant tous les territoires imaginables
    • À écouter : Blue Light ’Til Dawn (1993)
  • Roy Hargrove Quartet & RH Factor :
    • Points forts : Dialogue constant avec le hip-hop, la soul et la musique cubaine
    • Effet : Il fertilise la scène future jazz/métissée des années 2000, de D’Angelo à Robert Glasper
    • À écouter : Habana (1997), Hard Groove (2003)

Scènes et labels : la fabrique du métissage

Lieu / Label Rôle dans le métissage Exemples concrets
Knitting Factory Plateforme de l’avant-garde, accueil d’artistes de tous horizons Concerts John Zorn, David Murray, Henry Threadgill
Blue Note (label) Vitrine du jazz “crossover”, albums rajeunis par le groove et le hip-hop Sorties de Cassandra Wilson, Norah Jones plus tard
Verve Promotion de nouveaux formats, fusions avec l’électronique Albums de Herbie Hancock, US3 (“Cantaloop”, 1993)
Subterranean clubs (Nublu, Zinc Bar…) Viviers de jam sessions ouvertes, rencontres entre jazzmen, rappeurs, percussionnistes africains Naissance de collectifs fusion (Antibalas Afrobeat Orchestra, Groove Collective)

Difficile de parler du jazz new-yorkais de cette décennie sans évoquer l’irruption du hip-hop. Ce n’est plus une question d’emprunt à la marge : les musiciens de jazz sampling les beats, collaborent, intègrent le flow comme une nouvelle improvisation. Les samples de Herbie Hancock ou de Donald Byrd deviennent la bande-son de l’underground.

  • Jazzmatazz de Guru : premier album (1993) à convier à la fois Donald Byrd, Roy Ayers, Branford Marsalis… On parle ici d’une rencontre, pas d’une filiation passagère.
  • US3 “Cantaloop (Flip Fantasia)” : Tube de 1993 échantillonnant “Cantaloupe Island” d’Herbie Hancock, illustrant le trait d’union entre acid-jazz, hip-hop et jazz mainstream.
  • A Tribe Called Quest : The Low End Theory (1991) : samples de Ron Carter à la contrebasse, participations croisées qui inspireront plus tard Robert Glasper, Terrace Martin ou Christian Scott aTunde Adjuah.

Au-delà des agencements sonores, ce qui fait la singularité de la décennie 90, c’est que le métissage est aussi une nécessité existentielle. À New York, des artistes questionnent l’héritage afro-américain, caribéen, juif, latino et refusent l’idée d’un jazz vécu “hors du monde”.

  • David Murray : Porte-drapeau de la diaspora afro-américaine, inspiré par la Caraïbe, l’Afrique, le free jazz.
  • Marc Ribot : Guitare caméléon, s’immerge dans le son cubain avec Los Cubanos Postizos.
  • Paul Motian : Les voyages dans les racines juives (Eastern European) irriguent son jazz atmosphérique.

Le mot d’ordre est celui de la transculturalité joyeuse : New York crée un jazz transfrontalier, décomplexé, prêt à accueillir la house des clubs et les griots sénégalais, les chanteuses pop et les spoken word poètes.

La fécondité de cette décennie est évidente dans le jazz d’aujourd’hui : chaque festival actuel, de Jazz à Vienne à le London Jazz Festival, porte l’empreinte du laboratoire new-yorkais. Robert Glasper et Kamasi Washington, Shabaka Hutchings à Londres, Nduduzo Makhathini en Afrique du Sud, Adi Oasis à Paris… Tous revendiquent en chœur l’héritage du jazz ouvert, hybride, métissé. Prolongement logique d’une décennie qui voulait abolir les frontières.

Chiffres et faits-clés

  • De 1990 à 1999, le nombre d’albums fusionnant jazz et influences world/hip-hop publiés à New York a bondi de plus de 50% (source : The Jazz Discography).
  • Le Knitting Factory a accueilli jusqu’à 260 concerts par an à son apogée, dont plus d’un tiers explorant des mélanges explosifs de genres (JazzTimes).
  • Le Grammy du Meilleur Album Jazz Contemporain en 1998 revient à Herbie Hancock pour Gershwin’s World — album intégrant blues, musique africaine et collaborations inattendues.

Ce qui vibrait dans les clubs new-yorkais des années 90 trouve aujourd’hui son prolongement dans l’explosion du jazz métissé. Les frontières n’existent plus que pour être franchies, triturées, voire moquées dans de nouvelles traversées sonores. Des sons mondialisés, une créativité sans carte d’identité fixe. Si les nineties étaient un laboratoire, c’est que la ville refusait d’héberger un jazz muséal. Elle l’a jeté dans le grand bain de la ville-monde, et tous les courants s’y sont jetés à leur tour.

De Bamako à Paris, de Londres à Tokyo, impossible de comprendre le jazz moderne sans revenir à ces nuits folles. À l’écoute de cette décade new-yorkaise, on comprend que le plus beau voyage du jazz commence toujours là où s’arrêtent les étiquettes.

— Sources principales : NPR, JazzTimes, Pitchfork, The Jazz Discography, New York Times, archives Knitting Factory.