Flying Lotus : l'alchimiste qui relie beatmaking et jazz moderne

4 août 2025

Au fond, on ne naît pas Flying Lotus, on le devient. Né en 1983 à Los Angeles, Steven Ellison baigne dès l’enfance dans un nuage de notes bleues et de rythmes mutants. Sa grande-tante ? La mythique Alice Coltrane – pianiste, harpiste et prêtresse mystique du jazz. Son cousin ? Ravi Coltrane, saxophoniste de haut vol. Chez les Ellison, le jazz n’est pas une option mais une langue maternelle. Pourtant, le jeune Steven danse d’abord sur d'autres partitions : celles du hip-hop, des jeux vidéo Sega, des dessins animés, de la beat culture californienne.

Le terreau familial propulse Flying Lotus sur la voie d’une hybridation radicale. Il puise dans la tradition sans en être prisonnier : les harmonies cosmiques d’Alice Coltrane infusent certes dans “Until The Quiet Comes” (2012), mais Electrabel (pseudonyme d’Ellison à ses débuts) lorgne aussi du côté de J Dilla, Madlib ou Aphex Twin. Dans “Cosmogramma” (2010), Ellison élève la conversation : samples de harpe, saxophone fulguant (signé Ravi Coltrane), batteries distordues et basse vrombissante s’entrechoquent, fusionnant jazz modal et textures électroniques élastiques.

  • Alice Coltrane, une des rares femmes à avoir marqué l’histoire du jazz spirituel, a transformé son ranch de Californie en ashram musical dans les années 80 (source : NPR).
  • Flying Lotus hérite de cette volonté d’ouverture vers d’autres mondes et médias, tissant des ponts non seulement entre les genres musicaux, mais aussi entre cultures (source : Pitchfork).

Ce qui fascine d’emblée, chez Flying Lotus, c’est sa façon d’utiliser le studio comme un terrain de jeu sans limites. Ici, le beatmaking n’est pas seulement une technique héritée du hip-hop : c’est une boîte de Pandore ouverte sur l’infini. Si l’on prend “Do the Astral Plane” ou “Zodiac Shit”, chaque mesure fourmille de percus, de “swing” accidenté et de micro-détails presque jazzistiques dans l’improvisation.

  • Rythmes éclatés : Flying Lotus s’éloigne sciemment de la rigidité du 4/4, préférant fracturer la mesure, accélérer ou retarder certains coups pour jouer sur la respiration – une logique héritée autant du jazz que du beatmaking avant-gardiste (source : Red Bull Music Academy Lecture 2012).
  • Texturaliste : Les sons de FlyLo sont granuleux, profonds, souvent construits à partir de synthétiseurs analogiques, d’enregistrements bruts ou de voix déformées. On y entend l’ombre des Fender Rhodes, des breaks à la Herbie Hancock, mais passés à la moulinette électronique.
  • Sampling narratif : Comme le jazzman improvise une histoire, Flying Lotus construit ses morceaux avec des couches de samples qui dialoguent, s’entrelacent, créant ainsi une dramaturgie sonore.

Avec ces méthodes, le producteur recompose l’essence même du jazz : la surprise, le dialogue, l’irruption du chaos, la nécessité de faire danser le déséquilibre. C’est visible jusque dans son rapport au live, où les morceaux sont radicalement transformés à chaque concert (voir ses sessions Boiler Room, ou ses prestations à Coachella ou Montreux).

Flying Lotus a su s’entourer de musiciens capables de naviguer entre deux eaux, subtils acrobates que l’on retrouve souvent sur les rives du jazz expérimental. Sur “You’re Dead!” (2014), véritable odyssée afrofuturiste sur la mort et l’infini, ce sont Herbie Hancock et le saxophoniste Kamal Washington (The West Coast Get Down), mais aussi Kendrick Lamar qui partagent la cabine.

  • Herbie Hancock : Lors de la sortie de l’album, Flying Lotus raconte son émotion à Pitchfork : “Enfant, j’écoutais les albums de Hancock sur la platine de ma mère. Pouvoir l’inviter sur ce disque, c’est comme ramener deux planètes à se rencontrer” (source : Pitchfork).
  • Kendrick Lamar partage le micro sur “Never Catch Me”, single qui cumule aujourd’hui plus de 120 millions d’écoutes sur Spotify (chiffres 2024), devenant une entrée en matière vers le jazz pour des millions d’adolescents (source : Spotify).
  • Kamasi Washington et Thundercat :
    • Basse fretless démentielle, solos de sax délirants : ces complices sont à la fois figures du revival jazz, membres du Brainfeeder Crew (le label fondé par FlyLo en 2008), et faces cachées de la nouvelle scène jazz US.

La science-fiction, chez Flying Lotus, n’est pas seulement une esthétique : c’est un langage qui permet de poursuivre l’héritage des Coltrane, Sun Ra ou Herbie Hancock période “Sextant”. Influences qui convergent dans ses visuels, qu’il confie souvent à l’artiste Strangeloop, et son film d’animation expérimental “Kuso” (2017).

La vraie bascule se joue peut-être en 2008 : c’est en fondant Brainfeeder, dans un élan presque DIY, que Flying Lotus ouvre la voie à une génération entière de musiciens-passe-murailles — ceux qui refusent les étiquettes. Kamasi Washington, Thundercat, Taylor McFerrin, Georgia Anne Muldrow… Tous contribuent à brouiller sciemment les frontières.

  • Thundercat : incroyable bassiste, compagnon de jam sessions de FlyLo, il brouille les pistes entre fusion, groove californien et pop planante (“Drunk”, 2017).
  • Kamasi Washington : saxophoniste star dont l’opus “The Epic” (2015) a replacé le jazz au centre de la pop culture mondiale. Son rapport d’amitié avec FlyLo permet à des productions jazz d’arriver jusqu’aux oreilles du public hip-hop et vice versa (source : The Guardian, Rolling Stone, NPR).
  • Le label compte plus de 50 sorties depuis sa création, et nombre d’artistes Brainfeeder se hissent désormais dans les tops jazz d’Apple Music, Billboard et Spotify.

Cette effervescence se constate dans l’organisation du Brainfeeder Festival (Londres, Paris, Los Angeles) ou des soirées “Low End Theory” à L.A., où jazzmen et beatmakers échangent boucles et harmoniques. Brainfeeder impose un son : explosion texturale, harmonies héritées du jazz moderne, batteries hip-hop syncopées, basses qui groovent comme sur un disque de Weather Report.

Chez Flying Lotus, chaque beat devient une improvisation. Ce n’est pas un hasard s’il est régulièrement comparé à un chef d’orchestre numérique, plus qu’à un simple “beatmaker”.

  • Live Electronics : FlyLo manipule ses morceaux en direct, ajoutant, retirant, transformant à la volée. Sur scène, il “jamme” avec des musiciens live, explorant des formats ouverts, très éloignés du formatage habituel de la musique électronique.
  • Inspiration pour toute une génération : Les artistes comme BADBADNOTGOOD, Knxwledge, Robert Glasper, ou Hiatus Kaiyote citent Flying Lotus comme un influenceur clé de leur manière de “penser le jazz” aujourd’hui (source : The Fader, NPR Jazz Night in America).
  • Les chiffres parlent : La chaîne YouTube “Majestic Casual” note une augmentation de 45% des uploads “jazz-beat” depuis 2015, en grande partie attribués à l’influence Brainfeeder / FlyLo (source : Statista, 2021).

Six albums majeurs, une centaine de collaborations, une dizaine de tournées mondiales – et, surtout, un nouvel imaginaire pour la scène jazz contemporaine. Flying Lotus a redessiné la carte des possibles en installant une passerelle vivante entre l’art du sample et la tradition de l’improvisation.

  • C’est au croisement des jams studieuses de Brainfeeder, des featurings vibrants (“Never Catch Me” entre au Billboard Hot 100 en 2014) et des fêtes improvisées à Los Angeles que la mutation s’opère.
  • Le jazz n’est plus circonscrit à un cercle d’élites, ni prisonnier de ses temples historiques. Il ressurgit dans le flow des rappeurs, dans les sets des DJs, dans les playlists des ados du monde entier.
  • Plus qu’un simple pont, Flying Lotus incarne la brèche : celle qui relie l’improvisation, le groove, l’esprit libertaire du jazz avec la science électronique du beatmaking.

Qu’on résume son oeuvre à un style, un label, une scène ou une “vibe”, Flying Lotus demeure surtout l’artisan d’un jazz ultra-contemporain, invitant à une traversée permanente – entre racines et pixels, cabines de studio et jams cosmiques, héritages familiaux et soif d’inconnu. Pour nombre d’artistes, il aura permis de franchir une frontière. Pour le public, il aura rouvert le chemin du jazz, vaste, ouvert, toujours à réinventer.